Les Doukhobors - « Lutteurs de l'esprit »  
     
  Brève histoire des Doukhobors au Canada  
     
 

Les origines

Les Doukhobors sont originaires de Russie. Au XVIIe siècle, des courants d’opinion divergents secouèrent l’Église orthodoxe russe. Certains d’entre eux affirmaient que Dieu était présent en chaque être humain et, en conséquence, les églises et les ministres des cultes étaient inutiles. En 1730, au sud de la Crimée de la Russie Tsariste, une philosophie égalitaire et rationaliste émergea suggérant que tous les hommes et les femmes étaient égaux et que Dieu interdisait que l’on prenne la vie à un autre homme. En 1734, un décret du gouvernement russe fut édicté contre un groupe appelé « Ikonobors ». Leurs croyances, similaires à celles des dissidents précédents, apparurent ultérieurement dans la philosophie des Doukhobors (Tarasoff et Ewashen). Comme ils étaient jugés hérétiques par les églises organisées, ces croyants s’isolèrent du courant général de l’Orthodoxie. Le premier leader Doukhobor connu est Sylvan Kolesnikov, originaire du village de Nikolskoe (dans la province de Ekaterinoslav). Il proclama le pacifisme et son opposition au travail des icônes.

Au XVIIème siècle, les Doukhobors se différencièrent des autres groupes. Ils s’appelaient eux même le « Peuple de Dieu » ou simplement Chrétiens, impliquant que les autres églises étaient faussement chrétiennes (Woodcok et Akamovic, 1977, p.19). En 1785, pour la première fois, Amvrosii Serebrennikov, Archevêque de l’Église Russe Orthodoxe de la province d’Ekaterinoslav, employa le nom de « Doukho-borets », qui signifie littéralement en russe « les lutteurs de l’esprit », pour les désigner. Il s’agissait pour lui de tourner en dérision leurs croyances en signifiant qu’ils luttaient en fait contre l’Esprit Saint. Les Doukhobors aînés adoptèrent alors une forme plus courte du nom pour montrer qu’ils ne luttaient pas contre mais avec l’Esprit Saint) (Woodcok et Akamovic, 1977, p.19). En 1799, un ukaze du gouvernement utilisa pour la première fois le terme Doukhobor lorsque 90 disciples furent déportés en Finlande pour leur agitation contre le militarisme (Tarasoff et Ewashen).

Les croyances des Doukhobors

Le fondement de la croyance Doukhobor est le rejet de l’autorité temporelle en faveur de l’esprit divin dont on trouverait une parcelle divine dans chaque individu. En conséquence, ils refusaient toute idée de médiation entre Dieu et les hommes, ce qui les conduisit, en pratique, à abandonner la plupart des caractéristiques des églises orthodoxes russes telles que la liturgie, les icônes, les églises, les sacrements, les prières et le baptême. Le paradis et l’enfer avaient été intégrés à leur système de croyances comme un état d’esprit et, à cause de cette croyance, les Doukhobors enterraient leurs morts sans cérémonie. Les mariages étaient également considérés comme un consentement mutuel entre individus et ils ne pouvaient être imposés contractuellement par l’Église ou l’État (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 19).

Le rejet de la Bible comme source ultime d’inspiration les séparait aussi de la plupart des autres sectes chrétiennes. Le chant jouait un rôle important dans la culture des Doukhobors. En effet, « au lieu du mot écrit, ils utilisaient le chant pour exprimer leur histoire et leur foi. Leur répertoire contenait un fond formel de psaumes et d’hymnes, appelé « Le Livre Vivant », ainsi que des chansons folkloriques populaires (search.civilisation.ca). Cette pratique contenait l’idée d’une révélation progressive, d’une forte utopie et d’éléments millénaristes (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 19 ; Whithworth, 1979, p. 210).

Les Doukhobors étaient pacifistes et leur mot d’ordre « Labeur et vie paisible » reflétait leur façon de vivre simple. Ils condamnaient les possessions matérielles associées dans leur esprit à la vie moderne. En 1894, sur les consignes de leur leader de l’époque, Peter V. Verigin, surnommé « Peter the Lordly », ils s’abstinrent de consommer de l’alcool et du tabac puis, en 1895, ils devinrent végétariens en vue de la « destruction des armes par le feu ». À l’heure actuelle, les Doukhobors au Canada sont demeurés végétariens « mais dans les fermes indépendantes, beaucoup ont commencé à manger de la viande. Aujourd’hui, les Doukhobors de Colombie Britannique sont probablement plus végétariens que ceux de Saskatchewan ».

Le début des persécutions en Russie

En 1802, le Tsar Alexandre I permit des installations de masse en accordant 45 âcres par immigrant dans la région de Molochnye Vody, près de la mer d’Azov, à la frontière de la Crimée. Son objectif était de prévenir les schismes et le mécontentement en isolant les dissidents aux frontières de façon à ce qu’ils ne puissent pas influencer la population générale. Les Mennonites, autre groupe religieux dissident, s’y installèrent également (vers 1787-1840). Les Doukhobors devinrent des paysans libres dispersés sur une partie de l’Empire Russe (Tarasoff et Ewashen).

En 1825, le Tsar Nicolas I succéda à Alexandre I et le 6 février 1826, il prit un décret forçant l’assimilation par la conscription et le service militaire, interdisant les réunions des Doukhobors et encourageant leur conversion à l’Orthodoxie. En 1866, Peter V. Verigin, un jeune Doukhobor du village de Slavyanka de la province de Yelizavetpol, devint le leader de la plus grande majorité des Doukhobors (« Large Party » ; une partie le contestait). Mais en 1887, sans procès, il fut reconnu coupable de troubles et exilé en Sibérie. Le service militaire fut introduit dans le Causase (il l’avait été en Russie en 1874).

En 1894, le Tsar Nicolas II demanda à ce que tous les citoyens prêtent un serment d’allégeance, ce que refusèrent les Doukhobors selon les consignes de leur leader exilé. Au début de l’année 1895, au moyen de courriers, Vérigin appela les Doukhobors à brûler leurs armes à feu, ce qui provoqua des divisions au sein de la communauté. Environ 7000 Doukhobors (un tiers du Large Party) brûlèrent leurs armes, redistribuèrent leurs propres propriétés et retournèrent à un système de communauté chrétienne. Mais ce mouvement de retrait, par lequel la secte s’isolait du monde extérieur en développant une communauté agraire et en pratiquant l’endogamie (mariages au sein de la communauté) conduisit le gouvernement tsariste à considérer ces activités comme un signe de résistance ouverte (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 90). 

De nombreuses persécutions s’en suivirent. Ces histoires furent racontées de génération en génération et elles se trouvèrent renforcées lorsque les Doukhobors eurent affaire avec différents gouvernements locaux au Canada. La résistance ouverte était ainsi devenue une tradition avant leur départ de Russie (Yerbury et Griffiths, 1991, p. 334).

Cependant, le sort des Doukhobors avait attiré la sympathie de diverses personnalités dont celle de l’écrivain russe Léon Tolstoï. Il avait publié un article sur « The Persecution of Christians in Russia » dans le London Times. Le romancier mit à profit ses talents d’écrivain, sa réputation et ses relations à l’extérieur de la Russie pour les aider à émigrer. En 1897, le gouvernement tsariste accepta que les Doukhobors émigrent sous certaines conditions (ceux qui voulaient quitter la Russie devaient le faire à leurs frais, ils s’engageaient à ne pas y revenir et les membres exilés, comme Peter V. Verigin, devaient terminer leur peine avant de pouvoir partir).

À partir de 1898, les Doukhobors commencèrent à quitter la Russie au moment où ils étaient confrontés à une augmentation des persécutions à leur encontre à cause de leurs croyances. Un anarchiste russe connu, Peter Kropotkin, et James Mavor, professeur d’économie politique à l’Université de Toronto, les aidèrent également. James Mavor persuada notamment les autorités canadiennes d’admettre les Doukhobors au Canada. À la fin de janvier 1899, le premier de cinq groupes de Doukhobors, comptant plus de 7500 personnes, arriva à Hallifax. De là, ils partirent s’établir dans les régions de Prince Albert et de Yorkton, dans ce qui est aujourd’hui la province de Saskatchewan.

Les premières années au Canada

Le Ministre fédéral de l’Intérieur du gouvernement Laurier, Clifford Sifton, fut à l’origine favorable à l’installation des Doukhobors. Le gouvernement fournit à chaque homme une ferme avec 160 âcres de terre. En contrepartie, ils devaient satisfaire plusieurs conditions : enregistrer leurs fermes (incluant de vivre sur leurs fermes pendant 6 mois de l’année), payer 10 $ de taxe et labourer et moissonner une certaine surface du terrain. Une fois que ces devoirs étaient accomplis, le colon pouvait demander une inspection. Si celle-ci se révélait satisfaisante, il obtenait un titre pour sa terre.

Le gouvernement fournit trois réserves aux Doukhobors qui vinrent s’installer au Canada en 1899. À leur arrivée, ils avaient pu jouir, à l’instar d’autres groupes religieux comme les Mennonites, de deux privilèges. Le vote de la « Hamlet Cause» (intervenu à la fin des années 1870) permettait le rassemblement des fermes attribuées aux nouveaux colons, pouvant aller jusqu’à 20 familles, afin qu’ils puissent former un village ou un hameau avec l’établissement d’écoles et d’églises (Yerbury et Griffiths, 1991, p.335). Ainsi, les Doukhobors, qui rejetaient le principe de la propriété privée, purent vivre en communauté. Par ailleurs, le gouvernement permit à Peter Verigin, dont l’exil en Sibérie avait pris fin en 1902, et à deux autres hommes de parler au nom des Doukhobors et à demander l‘enregistrement des terres aux noms de la communauté des Doukhobors.

Cette période se termina en 1906 lorsque Frank Olivier, le nouveau Ministre de l’Intérieur, introduisit des changements dans l’enregistrement des fermes et voulut que celui-ci se fasse d’une façon individuelle. Par ailleurs, il fut également exigé des Doukhobors, considérés à présent comme des citoyens naturalisés, qu’ils prêtent allégeance à la Couronne, ce qui conduisait, en pratique, à la suppression de l’exemption du service militaire dont ils bénéficiaient jusque là. Les Doukhobors refusèrent d’enregistrer les fermes à titre individuel, de prêter serment et d’enregistrer les naissances, les mariages et les décès. Cette réglementation fut renforcée en 1907 et l’enregistrement de 2500 fermes fut annulé. 

La division de la communauté

La perte de ces terres provoqua la scission de la communauté en trois groupes distincts :

a) Les Doukhobors Orthodoxes : Ils formaient le groupe le plus large. Ils suivaient l’autorité de leur leader Peter Verigin. Sous l’impulsion de ce dernier, la communauté prit le nom de Christian Community of Universal Brotherhood (CCUB). C’était une organisation très centralisée et qui demeura un succès jusqu’en 1907 où la question du serment d’allégeance redevint d’actualité.

b) Les Indépendants : ou « edinolichniki », choisirent de satisfaire aux exigences demandées dans le but de maintenir leurs fermes en Saskatchewan. En fait, depuis leur arrivée et jusqu’en 1902, environ un tiers des Doukhobors avaient abandonné leur forme de communautarisme et avait évolué vers une façon de vivre plus individualiste, notamment ceux qui résidaient à Prince Albert. De 1902 à 1906, leur nombre était passé à 849, soit 10 % environ des Doukhobors canadiens. Ils demeuraient dans la religion Doukhobor mais rejetaient la propriété et l’organisation communes. Ils s’assimilèrent rapidement à la société canadienne et ce furent les Indépendants qui, en 1939, renoncèrent ultérieurement au leadership de John J. Verigin (Yerbury et Griffiths, 1991, p. 335).

c) Les « Sons of Freedom » : Le conflit entre les Doukhobors et le gouvernement local, au sujet de l’enregistrement des terres et du serment d’allégeance, avait favorisé la formation d’un troisième groupe, radical, les « svobodniki », ou les Sons of Freedom (Fils de la liberté). Ils voyaient l’idéal du Doukhborisme comme une religion exclusive, messianique. Ce sont eux qui furent le plus fortement associés, dans l’esprit du public, avec la communauté dans son ensemble.

Leur dissidence avait commencé cependant quelques années auparavant. En effet, de 1899 à 1902, les Doukhobors canadiens eurent un problème de leadership dans la mesure où leur chef, Peter V. Verigin, demeura en exil en Sibérie jusqu’en 1902. Cela permit aux membres les plus radicaux d’interpréter les quelques rares communications, empreintes de puritanisme, de Verigin, d’articuler le mécontentement des Doukhobors et de former un sous-groupe (Yerbury et Griffiths, 1991, p.335). Interprétant librement les messages de Verigin, ils estimèrent que la liberté devait être donnée à toutes les créatures vivantes. Ainsi, les animaux domestiqués devaient être libérés et toute chose ou vêtement, confectionnés avec du cuir ou de la peau d’animal, brûlés rituellement.

Entre juin 1900 et les premiers mois de l’année 1901, ce groupe de membres mécontents, certains s’appelant eux mêmes les « Sons of God » (Fils de Dieu), produisit une série de pétitions exprimant leur désapprobation à l’égard des lois canadiennes et du gouvernement canadien (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 177).

En octobre 1902, plus d’un millier de Sons of God, hommes, femmes, enfants, se réunirent pour une sorte de pèlerinage de type millénariste afin de trouver la terre promise et rencontrer le Christ. Cette assemblée pour le moins curieuse fournit une opportunité politique au Parti Conservateur, alors dans l’opposition, et apporta en même temps un élément de sensationnalisme à la presse canadienne (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 177 ; Wright, 1940, pp. 194-197). En novembre 1902, alors que les femmes et les enfants avaient été arrêtés à Yokton, 600 hommes marchèrent sur Minnedosa (Manitoba). Très peu résistèrent aux efforts déployés par les représentants de l’immigration pour les renvoyer à Assiniboia et ceux qui le firent furent transportés en train spécial par la police. Leur seule forme de résistance fut une brève grève de la faim des femmes et des enfants, un type de protestation qui allait souvent se répéter par la suite.

Selon Yerbury et Griffiths (1991, p.335) si le gouvernement avait fait des compromis à ce moment là plutôt qu’ultérieurement, les « Sons of God » n’auraient jamais pu obtenir autant d’influence au sein de la communauté. Les participants à ce mouvement devinrent, en effet, les leaders du groupe dissident, les Sons of Freedom.

L’exil de Verigin en Sibérie se termina en 1902 et il arriva au Canada le 18 décembre 1902. Une des premières et plus immédiates conséquences de son arrivée fut le rétablissement de la communauté des Doukhobors canadiens. Il détermina que l’enregistrement était une simple formalité administrative aussi longtemps que ses fidèles ne regarderaient pas la terre comme une propriété individuelle mais comme une terre commune. Seul un petit nombre de dissidents refusèrent d’enregistrer leurs terres (Yerbury et Griffiths, 1991, p.336). S’il semblait que Verigin avait unifié les Doukhobors, avec le temps on s’aperçut que, moins de 6 mois après son arrivée, les dissidents commencèrent à résister à ce qu’ils percevaient comme des concessions faites par Verigin à la société extérieure corruptrice (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 193-194). Les Sons of Freedom commencèrent à se rendre dans les différentes communautés, prêchant la résistance aux tentations du monde extérieur. Leurs prêches radicaux furent largement ignorés par les fermiers jusqu’au mois de mai 1903, date à laquelle qu’ils commencent à évangéliser, nus, à la manière d'Adam et Eve, pour montrer la véritable nature de l’humanité (Woodcok et Avakumociv, 1977, p. 194).

Selon Yerbury et Griffiths (1991), les parades nues et les condamnations à des peines d’emprisonnement contribuèrent à créer un noyau fort au sein de Sons of Freedom. Ces radicaux étaient maintenant convaincus que Verigin ne suivait pas les enseignements du Christ, surtout depuis qu’il avait dénoncé leur comportement. Ils ne voulurent plus lui prêter allégeance ni à aucun autre leader. Ils considéraient également le métal comme diabolique car il était extrait de mines où des gens étaient torturés pour l’obtenir. Cette croyance conduisit certains « Freedomites » à tenter de mettre le feu, considéré comme un agent de purification et de renonciation, aux machines appartenant aux « non-Sons of Freedom » afin que ces derniers puissent retourner à une vie pure et sacrée. Verigin insista pour qu’ils soient poursuivis pour incendie et six hommes furent condamnés à 3 ans d’emprisonnement (Yerbury et Griffiths, 1991).

Le départ vers la Colombie-Britannique

Les possessions des Doukhobors qui refusaient d’enregistrer leurs terres et de prêter serment furent reprises et vendues, ce qui entraîna une partie de la communauté à se déplacer en Colombie-Britannique. Ils voyagèrent par train et par chariot bâché. Les Sons of Freedom avaient désiré partir également avec Peter Verigin en Colombie-Britannique mais, à la différence de la Communauté des Doukhobors, ils étaient plus enclins à la désobéissance civile.

Entre les années 1909 et 1913, les Doukhobors commencèrent à s’installer dans le district de Kootenay, dans le sud-est intérieur de la province, et dans les environs de Grand Forks. Les terres qui se trouvaient dans la Vallée de Grand Forks étaient considérées comme idéales pour l’agriculture des Doukhobors et fut surnommée « Fruktova », « Fruit Valley » (Vallée des fruits). Comme les Doukhobors s’installaient à Grand Forks, ils construisirent des villages communautaires qui grossirent rapidement. Cependant, une fois la communauté installée dans le district de Kootenay, les mêmes problèmes que ceux rencontrés précédemment en Saskatchewan resurgirent éventuellement (Woodcok et Avakumociv, 1968, p.210).

En 1908, Peter V. Veregin acheta, à titre privé, une vaste bande de terrain en Colombie-Britannique où le serment d’allégeance n’était pas obligatoire. Au cours des 30 années suivantes, ils développèrent de grandes entreprises communautaires, telles que des fabriques de confiture, de marmelade et de miel, sous l’enseigne de la Christian Community of Universal Brotherhood (CCUB), située à Brillant. Les Sons of Freedom s’installèrent dans différentes parties du district de Kootenay. Leur village principal était Krestova, situé sur un plateau désolé surplombant la Slocan Valley. Gilpin, dans la Kettle Valley, constitua un second site important d’implantation des Sons of Freedom.

Le 29 octobre 1924, Peter V. Verigin fut tué dans l’explosion d’un wagon de train aux causes indéterminées. Si certains soupçonnaient les Sons of Freedom d’être à l’origine de cet attentat, l’enquête ne permit pas d’établir leur culpabilité et aucune arrestation ne s’en suivit. Le fils de Peter Verigin, Peter Verigin II, lui succéda et, en 1927, il vint de Russie en Colombie-Britannique pour assumer le leadership de la communauté.

La période de la Dépression

Lorsque la Dépression commença, les fermes Doukhobors appartenant à la communauté n’étaient pas protégées de la saisie des hypothèques comme l’étaient les terres individuelles. En 1939, les Doukhobors perdirent leurs terres et leurs bâtiments s’élevant à une valeur de 3 millions de dollars. Beaucoup d’entre eux se retrouvèrent soudainement dans les rues de Grand Forks sans rien à faire et sans source de revenus. Certains trouvèrent du travail et des logements privés et commencèrent à s’assimiler à la population environnante.

Un fermier du nom de Gilpin donna à certains d’entre eux des terres en haut de la Kettle Valley, à 10 milles de la rivière à partir de la route nationale. La communauté en vînt à s’appeler Gilpin et, pendant des décades, elle ne fut guère plus qu’une suite de cabanes de squatters. Ces bâtiments paraissaient provisoires. Mais les Sons of Freedom qui vivaient là brûlaient facilement ces cabanes en bois et les reconstruisaient tout aussi rapidement « au gré des vagues d’enthousiasme fanatique auquel ils étaient sujets » (Woodcok et Avakumovic, 1977, p.18). Aujourd’hui, en allant à Gilpin, on peut relever des signes de bienvenue qui ne mentionnent ni le soleil ni le borscht (selon la tradition Doukhobor).À la place, on y trouve une inscription faite à la main : « God’s land can’t be bought or sold, leaded or taxed, peace will reign only when the land is free ».

De la Seconde Guerre Mondiale à nos jours

Les Sons of Freedom continuèrent de lutter contre l’assimilation de leur communauté à la société en utilisant principalement l’incendie (contre les écoles publiques et les possessions matérielles) et les parades de nudité (ils défilaient nus dans les rues des villes et des villages). Mais la Seconde Guerre Mondiale affecta plus profondément les Doukhobors que le conflit précédent et précipita le processus d’intégration. Le déclenchement de la guerre coïncida plus ou moins avec l’effondrement de la plus forte structure de la communauté, la Christian Community of Universal Brotherhood (CCUB). L’Union of Spiritual Communities of Christ (USCC), qui lui succéda, était une structure moins ambitieuse que la précédente mais elle parvint à subsister et même à voir le nombre de ses membres augmenter jusqu’à 3 563 en 1940 (Woodcok et Avakumociv, 1977).

Le désarroi des membres de la communauté fut grand après la disparition de la Christian Community of Universal Brotherhood (CCUB) mais le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale les aida paradoxalement à préserver l’ensemble de la communauté mais aussi à survivre à titre individuel. Ils avaient quitté leurs propres fermes mais ils n’avaient ni équipement ni capital. Cependant, la guerre leur fournit des alternatives intéressantes. Depuis la fin de 1939, la demande pour des ouvriers non qualifiés ou semi-qualifiés avait augmenté et les Doukhobors, qu’ils appartiennent soit à l’USCC ou aux Sons of Freedom, trouvèrent sans difficulté des emplois comme charpentiers, hommes de main ou à la maintenance des chemins de fer. Ceux qui avaient conservé leurs propriétés recevaient des demandes régulières pour le bois de charpente et beaucoup de Doukhobors qui devinrent prospères commencèrent leur ascension à cette période en concluant de fructueux contrats. L’attrait pour des emplois hors de la communauté se dessina pour presque tous les Doukhobors et, en peu d’années, une des plus fortes traditions du groupe fut rompue. Bien qu’ils continuaient à être fiers de se considérer comme des « fils de la terre », et le demeuraient à l’occasion, les Doukhobors, au milieu de la Seconde Guerre Mondiale, avaient cessé d’être des paysans. Dorénavant, ils formaient plutôt une sorte de « semi prolétariat » (Woodcok et Akamovic, 1977). « Seuls les jardins appartenant à la communauté, et qui étaient surtout cultivés par les femmes et les enfants, demeuraient une survivance concrète du passé paysan qui avait occupé une large place dans la tradition Doukhobor » (Ibid., 1977, p.309).

Cette période de transition fut une source d’anxiété pour les Doukhobors. Certains se montrèrent cependant satisfaits de cette nouvelle situation qu’ils vivaient comme une libération par rapport à la conformité de la vie dans la communauté. Mais d’autres, et « plus particulièrement les gens âgés, les femmes et les membres les plus fortement religieux, se raccrochaient à l’idée du Doukhoborisme comme étant une religion exclusive, messianique et combattaient l’assimilation à la société canadienne qui deviendrait inévitable si eux et leurs frères acceptaient les valeurs de la société environnante dont la pénétration avait augmenté à la suite de leurs nouveaux modes d’emploi » (Woodcok et Akamovic, 1977).

Ainsi, la situation provoquée par la Seconde Guerre Mondiale avait à la fois encouragé la dissolution de certaines traditions Doukhobors mais aussi renforcé, par réaction, les éléments les plus traditionalistes et radicaux et les avait unifiés dans un mouvement croissant de résistance. En 1940, passa au parlement le National Ressources Mobilization Act, qui exigeait un enregistrement universel comme prélude à la conscription et, en 1943, il fut suivi par le Selective Service Act, qui apporta le principe de contrainte dans tous les domaines de l’emploi. Certains leaders politiques demandèrent alors la révocation de l’exemption de service militaire des Doukhobors. L’un d’eux, John Diefenbaker, affirma, en 1943, que l’exemption accordée en 1898 se référait seulement aux immigrants qui avaient contracté à cette époque là et ne s’appliquait pas à leurs descendants.

Le gouvernement de Makenzie King agit dans ce sens, ce qui conduisit les Doukhobors à choisir s’ils voulaient ou non entrer dans les forces armées. Un petit nombre se porta volontaire et, parmi ceux-ci, il y avait une surprenante proportion de Sons of Freedom (Yerbury et Griffiths, 1991). Pour les autres, il y avait dans le National Mobilization Act, la possibilité d’être considérés comme des non combattants et de devenir des objecteurs de conscience. Mais l’enregistrement était obligatoire pour tous les résidents du Canada et c’était un premier pas que beaucoup Doukhobors, avec leur méfiance enracinée des réglementations, choisirent de ne pas franchir. Parmi ceux qui déclinèrent d’être enregistrés en 1940, il y avait des membres de l’USCC et même des Indépendants. Mais les plus déterminés à résister demeuraient les Sons of Freedom dont l’initiative avait commencé à se modifier avec la mort de Peter V. Verigin puis avec la dissolution de la première communauté. Pendant les 20 années suivantes, cette minorité d’activistes fut fermement déterminée à lutter contre l’assimilation des Doukhobors à la société environnante, en continuant de frapper les autres membres de la communauté et les biens publics appartenant au gouvernement. Devant les exactions commises par les Sons of Freedom et leurs attaques continuelles contre les autres Doukhobors, le leader de l’époque de l’USCC, John Verigin, demanda publiquement, le 21 août 1947, l’aide la police pour protéger ses fidèles et, le 25 août de la même année, le départ des Sons of Freedom du district de Kootenay (Woodcok et Avakumovic, 1977, p. 326). L’exaspération et la tension croissaient également chez les non-Doukhobors.

Du 12 septembre 1947 au 7 janvier 1948, la Commission Royale Sullivan enquêta sur les incendies et les attentats à la bombe commis en Colombie-Britannique. Elle recommanda notamment que les enfants Doukhobors soient intégrés dans les écoles du système public dans le but de d’intégrer la communauté à la société canadienne. Cependant, au cours des années 1950, après de longues années de confrontations, l’administration provinciale sembla adopter une attitude plus souple et une conciliation avec les Doukhobors fut tentée. Dans le même temps, des efforts étaient déployés pour réconcilier les différentes factions au sein de la communauté et le gouvernement tenta de négocier directement avec les Sons of Freedom et leur leader, Stephan Sorokin, notamment au sujet de l’éducation des enfants (Lapshinoff, Krestova Lands, p. 37-48 ; 60). Stephan Sorokin était arrivé de Russie en 1950 et il devint un temps le guide spirituel des Sons of Freedom. Leur nom avait changé en Christian Community and Brotherhood of Reformed Doukhobors. Plusieurs hommes (notamment Sorokin, John Lebedoff, qui semblait exercer un fort ascendant et attrait sur les femmes, ou Michaël Orekoff, qui apporta l’idée du millénarisme aux discussions doctrinales), se disputèrent âprement le leadership au sein des Sons of Freedom (Woodcock et Avakumovic, 1977) (Sur les luttes internes et les disputes qui émergèrent au sein des Freedomites, à partir de 1944, on se reportera avec intérêt à l’ouvrage de Woodcock et Avakumovic, 1977, pp. 322 et ss. ; on peut aussi se référer à l’ouvrage très critique de la journaliste Simma Holt, 1964, notamment les chapitres 6 à 8).

De leur côté, les Doukhobors essayèrent de trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontraient et le Hawthorn Doukhobors Research Committee déposa 40 propositions. Parmi celles-ci, on trouvait l’obtention du droit de vote pour les Doukhobors, la reconnaissance légale des mariages Doukhobors, l’établissement d’un programme public d’éducation en vue de permettre une meilleure assimilation. En juin 1958, eut lieu la Conference on Peace Through Non Violence à l’Université de la Colombie-Britannique, à laquelle se joignirent les Doukhobors, les Quakers, les Molokans et la Fellowship of Reconciliation. La réconciliation entre les Doukhobors et la société canadienne commençait à se dessiner.

Mais en 1953, 150 enfants appartenant aux Sons of Freedom furent internés de force dans des internats dont Yerbury et Griffiths (1991) indiquent qu’ils s’agissaient de sorte de petits camp de concentration (sur le cas plus particulier des enfants Doukhobors intégrés de force dans des écoles, voir McLarren, 1999). Cette initiative provoqua la fureur des Sons of Freedom. Un autre élément vint modifier la situation. L’élection en Colombie-Britannique d’un nouveau gouvernement provincial dirigé par W.A.C. Bennett. Bennett était résolu à régler le « problème Doukhobor » (« Doukhobor Problem », Mitchell, p. 264) et il mit rapidement un terme aux tentatives de négociation avec les Sons of Freedom, entamées par le gouvernement précédent. Ce faisant, le gouvernement provincial devint une cible de la violence ultérieure des Sons of Freedom (Woodcok et Avakumociv, 1977).

Stephan Sorokin tenta d’entraîner les Sons of Freedom dans une nouvelle migration en Uruguay mais sa tentative demeura infructueuse. Lui-même cependant y acheta des terres et y demeura (à Montevideo), où il vécut d’une façon relativement prospère, ne venant qu’à quelques reprises et de façon temporaire au Canada (Yerbury et Griffiths, 1991). Les Sons of Freedom, toujours à la recherche de la terre promise, essayèrent également de retourner vers leur ancienne patrie, en Russie, devenue entre temps l’Union Soviétique. Le gouvernement canadien se montra favorable à cette initiative mais l’Union Soviétique s’y opposa.

La perte de leurs terres en 1907, en Saskatchewan, et en 1939, en Colombie-Britannique, demeurait un grief majeur de la communauté des Doukhobors envers le gouvernement provincial. La question de ces terres refit surface dans les années 60 comme source majeure supplémentaire de tension entre la communauté et le gouvernement provincial. Cependant, en 1960, l’USCC accepta d’entamer des négociations pour acheter à nouveau les terres confisquées par le BC Land Settlement Board. Les Sons of Freedom s’opposèrent vivement à cette initiative et il y eut une recrudescence de leurs attaques dirigées à la fois contre le gouvernement et contre l’USCC.

Au plus fort de l’activité des Sons of Freedom, en 1962, 259 incendies et attentats à la bombe, commis à travers le district de Kootenay, furent attribués à la secte et cette année 1 200 Freedomites migrèrent à Vancouver. Ils terminèrent leur voyage à Agassiz, en Colombie-Britannique, où ils construisirent un bidonville autour de la prison spéciale ignifugée qui contenaient 104 Doukhobors incendiaires. Ils y restèrent 10 ans.

Le nombre d’actes violents imputés aux Sons of Freedom chuta cependant d’une façon spectaculaire après 1962 (voir seconde partie) et, s’il y eut une reprise de la violence dans les années 70, cette activité ne connut plus la même intensité.

De 1964 à 1966, différentes manifestations sur la paix eurent lieu en Saskatchewan, dans le Manitoba et en Alberta en coopération avec les Quakers, les Mennonites et d’autres groupes pacifiques. Considérant ces larges manifestations, les Doukhobors prirent à leur tour une part active dans l’organisation ou le soutien de congrès sur ce sujet et dans la lutte contre le désarmement.

En 1971, The Mountain View Doukhobor Museum fut inauguré à Grand Forks (Colombie-Britannique) par Peter Gritchen, un des petits fils des premiers pionniers Doukhobors. Gritchen déclara lors de cette inauguration « This Museum is dedicated to the good memory of the former members of Christian Community of Universal Brotherhood, who with devout faith and truth contributed thier creative and sacrificial toil in their aspirations to achieve the ideals of universal brotherhood, aquality and love » (Tarasoff et Ewashen).

En 1972, pour commémorer l’installation des Doukhobors dans le district de Kootenay au début de l’année 1908, Peter T. Oglow, un homme d’affaires Doukhobor, fit construire le Doukhobor Community Double Home dans le village de Ooteschenic (près du Selkirk College, dans le district Castlegar, en Colombie Britannique). Puis, au même endroit, fut ouverte la Historical Society Society Village Museum pour montrer et promouvoir la culture et l’histoire des Doukhobors (Tarasoff et Ewashen).

Si ces divers bâtiments devaient symboliser et consacrer la mémoire, la foi et la culture des Doukhobors, ils devinrent également rapidement des cibles privilégiées des activistes Sons of Freedom et furent à différentes reprises l’objet d‘incendies ou d’attentats à la bombe au cours des années 1973 à 2003.

En 1996, fut créée la Doukhobor Homepage pour répondre « au matériel très négatif » que l’on peut trouver sur internet au sujet des Doukhobors. Il fournit une information actuelle sur les Doukhobors dans le monde et en Russie, où ils continuent d’être présents, et à faciliter le contact avec les différentes organisations Doukhobors.

En 1999, l’Ombudsman, Dulcie McCallum, saisi du cas des 150 enfants Sons of Freedom, placés dans des camps d’éducation en 1953, a estimé que le gouvernement devait présenter des excuses et offrir une compensation à ces enfants (devenu adultes), qui avaient souffert dans ces camps, qui ressemblaient à de petites prisons, dénommées New Denver Elementary School Dormitory (Toronto Star, Apr. 4, 2001). Ils auraient été victimes de mauvais traitements physiques et psychologiques (Star-Telegram, May 27, 1999).

Peu à peu, les Doukhobors parvinrent à surmonter les tensions et les troubles qui avaient émaillé leur histoire au Canada même si des incidents violents continuèrent à survenir, mais en nombre de plus en plus réduit au fil du temps.

 
     
 
 
   
 
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