Le terrorisme séparatiste tchétchéne
comprendre le phénoméne
 
  Partie 3 – pourquoi les Tchétchènes se battent-ils?

Idéologie séparatiste tchétchène basée sur une lutte de 400 ans, le pétrole et l'écologie

Comme nous l'avons constaté en effectuant une revue historique du séparatisme tchétchène, l'idéologie de la lutte pour l'indépendance s'est solidement ancrée dans l'esprit des tchétchènes et l'idée de cette lutte n'a jamais été vraiment abandonnée durant les 400 années des tentatives de répression ou d'assimilation. Aujourd'hui, la formule de politesse pour souhaiter du bien à quelqu'un n'est pas « porte-toi bien », mais « sois libre ».

Quand Boris Eltsine, durant la lutte de pouvoir contre Gorbatchev en 1990, proclame aux républiques de l'Union Soviétique, de « prendre autant de souveraineté qu'elles peuvent en avaler », les Tchétchènes ne sont pas les seuls à désirer une émancipation. Mais contrairement aux quinze républiques fédérées composant l'URSS qui accèdent à l'indépendance en 1991, la Tchétchéno-Ingouchie reste intégrée, avec quelques autres républiques, à la République fédérative de Russie qui refuse une modification de ses frontières. Néanmoins, après un nombre d'arrangements, la Tchétchéno-Ingouchie reste la seule entité au sein de la Fédération où l'indépendance reste à l'ordre du jour. Le poids numérique des Tchétchènes et leur homogénéité, par rapport aux autres peuples autochtones, leur donne la motivation de jouer un rôle clé au Caucase du Nord et servir d'exemple aux autres. Plusieurs Tchétchènes voient dans l'affrontement avec la Russie une destinée, un trait structurant de leur identité collective et les quatre cents ans de résistance à l'Empire sont fréquemment mis en avant. La déportation de 1944 a été perçue comme une trame génocidaire et a eu un poids particulièrement lourd dans la mémoire collective et le souvenir de la persécution était encore frais dans les années 90, au début de la première guerre.

En réalité, l'on ne peut donc pas indiquer le début du courant indépendantiste tchétchène dans les années 90 – en fait, il n'a jamais disparu. Néanmoins, deux facteurs ont servi d'élément déclencheur aux hostilités: les problèmes écologiques et l'exemple des républiques transcaucasiennes, qui se libérèrent du colonialisme russe vers 1991.

En premier lieu, l'industrialisation rapide, causant la concentration à Grozny des industries pétrolières et des raffineries, met en danger la situation écologique de la Tchétchénie. Le chemin de fer est également construit le long de la capitale et le paysage naturel est rapidement détruit. Plusieurs experts commencent alors à prédire l'épuisement des ressources naturelles de la République pour des intérêts extérieurs (l'industrie pétrolière est alors alimentée en majorité par le pétrole extérieur). De plus, la majeure partie des ouvriers étaient des Russes et la plupart des bénéfices obtenus dans l'industrie pétrolière tchétchène était envoyé à Moscou pour être ensuite redistribué dans les provinces. Les séparatistes utilisent donc l'écologie comme nouveau prétexte pour recommencer les hostilités.

Également, les indépendantistes tchétchènes se sont fortement inspirés de l'exemple de la Géorgie, qui a gagné son indépendance de Moscou en 1989.

Par la suite, même lorsque des conséquences des actions séparatistes se sont révélées désastreuses pour les rebelles, la déconstruction des cellules rebelles a systématiquement empêché l'arrêt général des activités. Même lorsqu'un groupe décidait d'abandonner le combat, un autre, encore motivé par la vengeance, le séparatisme, des idées religieuses ou des idées auto-destructrices suite à la pensée du « rien à perdre », prenait sa place.

 
     
 
Le rôle de l'Islam (passage d'une guerre séparatiste à une guerre religieuse?)

Avec l'avènement du nouveau millénaire, une nouvelle tendance est arrivée en terrorisme – la mutation de certains terrorismes politiques en terrorismes religieux par le biais de la radicalisation et de la promotion de l'attentat-suicide. Les exemples les plus célèbres de cette transformation restent les attentats suicide du 11 septembre 2001. D'ailleurs, suite à ces derniers, l'image de la Tchétchénie a évolué de celle d'un problème national à celle d'un foyer du terrorisme mondial, faisant partie du célèbre « axe du mal ». Cependant, lors des prises des otages de Boudionnovsk en 1995, il n'y avait aucune mention « djihadiste » dans les propos et les gestes des terroristes. L'introduction armée de Chamil Bassaev et de Ul Khattab au Daghestan en août 1999 serait-elle le signe de la radicalisation religieuse des séparatistes tchétchènes? Au moins que la guerre séparatiste ne soit dès le début une guerre religieuse, ayant comme but d'établir un état libre islamiste?

Selon les faits, l'islam reste un fondement de l'identité nationale tchétchène, même s'il fut implanté tardivement, vers la fin du XVIIIème siècle, à l'occasion de la guerre caucasienne, ce qui lie l'islam à la résistance anticolonialiste. Lorsqu'il s'enracine, deux confréries soufies se forment: la Naqshbandiya (politiquement très active) et la Qadirya (prônant la résistance pacifique et spirituelle). L'ouverture du monde suite à la chute de l'URSS marque la Tchétchénie par une poussée de recherche identitaire qui aboutit à un « retour aux racines » et donc à la tradition religieuse. L'appartenance théorique obligatoire de tous les tchétchènes à une des deux branches subsiste encore aujourd'hui. Également, l'ouverture des frontières permet de renouer avec le reste du monde musulman, par exemple la diaspora tchétchène de l'ancien Empire ottoman, notamment en Jordanie. De nombreux Tchétchènes se rendent alors au proche-Orient pour y étudier, des échanges commerciaux ont également lieu.

Durant la première guerre, l'islam joue un rôle réactionnaire par rapport à l'oppression militaire russe. C'est aussi pendant cette guerre que se passe un glissement sémantique du ghazavat au djihad . Le terme ghazavat fait allusion au « chemin de la foi » et a souvent été utilisé lors des guerres caucasiennes. L'idéologie de la résistance s'étant construite sur les notions de la liberté et du patriotisme, le recours à une rhétorique religieuse s'inscrit dans la glorification d'un passé héroïque, la pratique religieuse remplit également une fonction psychologique (donner du courage aux troupes face à une mort potentielle) et sociale (le maintien d'ordre dans les rangs). L'islam n'est donc pas à la base de la résistance, mais sert plutôt d'élément de support et de référence traditionnelle et identitaire.

Ce n'est qu'au milieu de la guerre qu'on assiste à l'apparition des bataillons islamiques de Fatih, Khattab, Baraev et Bassaïev, influencés par une idéologie wahhabite du djihad et l'idée d'une terre unie musulmane. Néanmoins, il n'y a pas eu d'unité ni de cohérence dans l'apparition de ces groupes et le support de la population a lui aussi été divisé. Par exemple, aux élections présidentielles de 1997, Oudougov, mettant l'emphase sur une rhétorique islamique, n'a obtenu que 0,9% des voix. Les motivations personnelles des jeunes rejoignant des groupes intégristes laissent également planer le doute – est-ce pour des raisons religieuses qu'ils joignaient des bataillons militaires ou est-ce parce qu'ils voulaient se battre pour des raisons patriotiques tout simplement et que l'islam faisait partie de leur culture?

D'ailleurs, durant la période suivant la première guerre, le président Mashadov, hanté par le risque d'une guerre civile et le scénario afghan, essaye d'incorporer et de tenter de contrôler les islamistes extrémistes dans l'appareil politique et tolère au sein du Ministère de la Défense un régiment islamique, ce qui ne fait pas l'unanimité parmi la population. En juillet 1998, une bataille oppose les tenants de l'islam traditionnel et d'un État laïque, opposant à Goudermès le mufti de la Tchétchénie, Kadyrov, supporté par la garde nationale et les villages avoisinants à des dizaines de wahhabites , dont Baraev, supportés par des mercenaires étrangers. Les affrontements font une centaine de morts, Mashadov rétrograde les commandants wahhabites et expulse trois étrangers, mais n'étouffe pas le mouvement. Chamil Bassaev, nommé Premier Ministre en 1998, supporte les extrémistes, en assurant la continuité de leurs positions. Quant à Mashadov, considéré trop tolérant à l'égard de tous les partis, il est visé par plusieurs attentats, perd son autorité et finit par proclamer la charia en février 1999. Ladite loi condamne, entre autres, l'adultère et l'homosexualité et prévoit des peines telles que des exécutions, des mutilations et des flagellations et s'applique entre-autres aux femmes enceintes et aux enfants. Plus tard, le 4 juillet 2002, Mashadov annonce la centralisation du commandement tchétchène unifié majlis al shura (assemblée du conseil), avalise le lien entre le projet de la séparation et la construction d'un État islamique et renoue avec les anciens dirigeants islamistes radicaux, Iandarbiev et Oudougov. Il ne faut pas non plus oublier le financement des milieux islamistes du Golfe, qui ont probablement motivé l'ancien président tchétchène à afficher des superpositions du drapeau saoudien et tchétchène et à user des salutations arabes. Une certaine radicalisation du discours du président tchétchène a donc lieu, cependant les idées sur l'islam radical sont restées partagées dans la communauté.

Aujourd'hui il est possible d'affirmer que des liens existent ou ont existé entre la Tchétchénie, l'Afghanistan et le Pakistan, où certains commandants ont reçu un entraînement militaire. L'Afghanistan taliban a, d'ailleurs, été le seul pays à avoir reconnu l'indépendance de la Tchétchénie et y a même installé une ambassade au début de l'année 2001. Par contre, aucun tchétchène n'a été arrêté en Afghanistan lors de la campagne anti-terroriste américaine, ni faisait partie des dix talibans russes à Guantanamo. Quant aux « mercenaires » islamistes étrangers, venus combattre en Tchétchénie, leur nombre a été exagéré par les médias, et constitue, en fait, quelques centaines de personnes depuis le début des hostilités dans les années 90, en non des milliers. Depuis les attentats du 11 septembre, maintes accusations d'association avec Al-Qaïda et autres groupes terroristes ont été évoquées contre les séparatistes tchétchènes, mais il faut souligner que les séparatistes eux-mêmes n'ont jamais été un mouvement uni ou un groupe centralisé. Probablement que les groupes radicaux, tels que celui de Bassaïev, ont effectivement entretenu ce genre de lien, mais cette relation ne touchait pas la résistance au complet, comme ce n'est pas la majorité de la population qui a supporté l'intrusion à Daghestan. La guerre avait à son origine le séparatisme patriotique et l'islam n'a joué, dans la plupart des cas, qu'un rôle de motivation, de support et de contrôle social. À un certain moment, les radicaux ont accédé au pouvoir, dans un contexte de guerre et de désordre. Le proverbe « plus la guerre avance, plus les barbes poussent » s'appliquerait probablement à la situation religieuse en Tchétchénie.

 
     
  La situation présente en Tchétchénie: victoire impossible, défaite impensable

À certaines époques, Moscou annonce jusqu'à 140 000 hommes de troupe sur un territoire où il reste moins de 500 000 civils. Grozny, bombardé en l'hiver 1994-95 et rasée presque en totalité en l'hiver 1999-2000, abrite des milliers d'immeubles semi-détruits sans eau ni électricité. Sans fonds de reconstruction, ce sont souvent des civils qui prennent l'initiative de retaper par eux-mêmes les infrastructures.

A part des bombardements et attaques militaires, les civils subissent des zatchistki (nettoyages), des incursions militaires dans des habitations civiles pour débusquer des bandits cachés. Cependant, ces opérations sont surtout caractérisées par une violence envers des civils tchétchènes et leurs biens et ce sont fréquemment des gens au hasard qui sont amenés aux nombreux check points pour y être questionnées et torturés. Ceux qui survivent aux tortures et se font relâcher, subissent toujours le risque de se refaire arrêter la semaine prochaine. Il est effectivement difficile, dans un contexte d'une guérilla civile, de différencier un simple civil d'un résistant armé. Évidemment, comme dans toutes les guerres, des abus et des erreurs de jugement ont lieu, tels que des rétributions monétaires qui sont des fois exigées de la part des familles par les militaires russes, pour la libération des « bandits » ou aussi, pour leur rendre le corps de ceux qui n'ont pas survécu.

Pendant ce temps, des camps de réfugiés en Ingouchie restent surpeuplés et l'aide du ministère russe des Situations d'urgence est clairement insuffisante pour plus de 150 000 personnes résidant dans les camps en permanence. Les familles des réfugiés se retrouvent sans autonomie, souvent sans identité légale, dans des conditions d'insalubrité et de manquement aux besoins les plus fondamentaux. Certaines personnes s'aventurent en Tchétchénie de temps en temps pour prendre des nouvelles, en prenant des risques à chaque visite.

Il serait donc logique de constater que pour plusieurs tchétchènes, la lutte va continuer parce qu'il n'y a plus de chemin de retour. Plusieurs ont le choix entre vivre dans des décombres et la misère, dans une peur constante, subir des abus de la part des militaires, courir le risque de se faire arrêter, torturer et peut-être tuer ou partir dans les montagnes ou le bois, pour se battre contre les « envahisseurs ». La majorité des tchétchènes ont perdu des proches dans la guerre (plus de sept millions de morts), certains ont même perdu la grande partie, voir la totalité des personnes auxquelles ils tenaient et ne voient pas d'autre but à leur existence qu'une tentative désespérée de vengeance.

Dans son livre, Anna Politkovskaïa rapporte des parties de son dialogue avec les preneurs d'otages de Nord-Ost, qui semblent assez caractéristiques des motivations des tchétchènes, en particulier des tchétchènes terroristes:

P: Tout d'abord, il y a des adolescents dans la salle. Il faut les laisser partir, ce sont des enfants.

B: Des enfants? Il n'y a pas d'enfants ici. Lors des zatchistki, vous prenez nos enfants à partir de douze ans. Nous allons garder les vôtres.

P: Pour vous venger?

B: Pour que vous compreniez.

P: À qui vous feriez confiance si on vous promet l'évacuation des troupes?

B: Lord Judd.

P: Si les deux premières exigences sont remplies, vous laissez partir les otages? Tous les otages?

B: Oui.

P: Et vous-mêmes?

B: Nous resterons ici pour combattre. Et nous mourrons au combat. Nous n'avons aucune chance. Car les vôtres vont lancer un assaut.

 
     
     
   
 
2002-2010, ERTA