3. Anatomie de l'évènement  
 
3.1 La préparation de l’attentat

Nous l’avons vu, les auteurs de l’attentat étaient jeunes : lycéens, étudiants et un typographe. « Aucun d’entre eux n’avait l’expérience des bombes et des explosifs. » (Savary, 2004). Princip et ses deux compatriotes sont nés en Bosnie de familles serbes orthodoxes. Princip provient d’une famille paysanne pauvre. Il a tout de même effectué des études classiques à Sarajevo financées par son frère aîné. À l’aube de ces dix-huit ans, alors qu’il fut renvoyé du lycée de Sarajevo suite à sa participation à une manifestation, Princip décida de partir pour Belgrade capitale de la Serbie (Savary, 2004). En 1911, Gavrilo Princip joint le groupe Jeunes Bosniaques et en 1912, il souhaite devenir soldat, rôle qui lui sera refusé dû à sa faible constitution physique, Princip est tuberculeux. C’est dans les cafés de Belgrade que Princip rencontrera Cabrinovic le typographe et Grabež lycéen et camarade de chambre avec qui il discutera de « l’impérialisme autrichien, du servage et de l’union de tous les Slaves du sud. » (Savary, 2004).

En mars 1914 Cabrinovic reçoit une coupure de presse, anonyme, annonçant la venue de l’archiduc (Mousset, 1930 ; Nouaille, 1971 ; Savary, 2004), cette information étant confirmée par Cabrinovic lors du procès. À ce moment Cabrinovic et Princip s’entendent, ils assassineront l’archiduc avec l’aide de Grabež. Toutefois, il leur fallait trouver des armes. C’est à ce moment que, selon l’histoire racontée au procès et dans les écrits, Cabrinovic entrera en contact avec Ciganovic, à la tête de Jeunes Bosniaques et employé des chemins de fer. Celui-ci se montrera tout d’abord réticent, mais leur procurera tout de même quatre revolvers et six bombes (Savary, 2004 ; Nouaille, 1971). Enfin, ce serait Tankosic (l’homme de main de Apis infiltré dans la Narodna Odbrana) qui aurait fourni les armes. Lors du procès, Cabrinovic avoue l’avoir rencontré. C’est lui qui a fourni les armes à Ciganovic chargé de les entraîner au tir. Apis, ayant été mis au courant du projet aurait simplement demandé à ce qu’on les laisse faire, il aurait aussi, selon certains, demandé à ce qu’on mette tout en œuvre pour les aider. Pour d’autres, Apis aurait joué un rôle beaucoup plus important pour l’assassinat (Mousset, 1930 ; Mackenzie, 1989 ; Nouaille, 1971), nous en reparlerons un peu plus loin. Enfin, Princip, Cabrinovic et Grabež devront se rendre à Sarajevo et passer la frontière avec ces armes. Ils recevront l’aide de diverses personnes leur permettant un laissez-passer jusqu’à destination. Parmi ces personnes, certains faisaient partie de l’organisation de la Main Noire et parfois même, aussi, de la Narodna Odbrana (Mousset, 1930 ; Nouaille, 1974; Savary, 2004).

Nous avons ici l’exemple d’une structure terroriste qui pourrait nous aider à comprendre l’organisation des évènements. Toutefois, nous pouvons observer que les liens ne sont pas toujours aussi simples. Apis est en effet considéré comme le leader le l’idéologie de la Main Noire. De plus, les ramifications de l’organisation existent dans tous les pays yougoslaves et dans d’autres organisations dont la Narodna Odbrana (Mousset, 1930). La Narodna Odbrana étant liée directement au gouvernement serbe.

Ainsi, les actions de la Main Noire peuvent facilement être reliées au gouvernement de la Serbie. Selon les concepts de Arquilla et Ronfeld (2001), nous pourrions parler d’un réseau franchisé avec un leader principal de l’idéologie qui maintient des contacts avec des leaders des autres cellules comme celle de Jeunes Bosniaques. Toutefois, les auteurs de l’attentat, affirment qu’ils auraient été les seuls maîtres de l’acte, la Main Noire n’étant qu’un outil permettant l’accès aux armes (Mousset, 1930 ; Savary, 2004). Les relations sont présentes et ne peuvent être niées.

Cependant à quoi servent-elles? Elles permettent, du moins, de remonter jusqu’au gouvernement serbe, ce qui constituerait un avantage pour l’Autriche (Mousset, 1930 ; Nouaille, 1971). La question des réseaux est toujours d’actualité. En effet, lier une action ou un groupe terroriste au gouvernement d’un pays peut être effectué pour justifier une attaque. Nous pouvons penser à la justification de l’administration Bush pour l’invasion de l’Irak, ceux-ci parlant d’un lien entre Al-Qaïda et Saddam Hussein. Ce qui sera démenti par la suite.

Dans le cas de Sarajevo, les conséquences menèrent à une attaque de la Serbie par le Double Empire et le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les relations existent, il y a des liens avec le gouvernement serbe. Pour certains, il ne fait aucun doute que le gouvernement serbe ait été mis au courant (Venner, 2002 ; Takács). Le représentant des affaires étrangères serbe aurait d’ailleurs averti le gouvernement autrichien de l’éventualité de l’attentat. Toutefois, ces propos vagues furent pris pour une menace plutôt qu’un avertissement (Venner, 2002 ; Takacs). Pour d’autres, il est impossible que le gouvernement fut au courant (Mousset, 1930 ; Savary, 2004). L’éventualité d’une guerre ne pouvait être supportée par l’État conscient qu’un tel attentat pourrait la provoquer. Enfin, même si nous considérons que l’État serbe fut averti des préparatifs d’un tel acte, rien ne prouve qu’il l’ait approuvé. De plus, selon Remak (1959), le gouvernement, mis au courant de la situation, aurait fait pression sur Apis qui aurait tenté de dissuader à la dernière minute les instigateurs, mais, comme nous le savons, sans succès.

Nous avons vu, lors du procès, que la responsabilité individuelle des acteurs ne suffisait pas. Le Double Empire devait trouver qui était à la source de l’attentat. Ils seront remontés jusqu’à la Narodna Odbrana et auront tenté de faire parler les accusés sur les relations entretenues avec l’organisation. Ce qui, comme nous l’avons vu, n’aura pas amené d’aveux, comme l’aurait souhaité le gouvernement autrichien. La Main Noire, ne sera pas mentionnée lors du procès, c’est après qu’on commencera à parler de leur participation (Mousset, 1930). La piste de Tankosic («faux membre» de la Narodna Odbrana) brouillant les pistes, il était facile de passer outre la Main Noire, ce qui était, du point de vue de cette organisation, un avantage à la dissimulation (Mousset, 1930), fixant les regards vers la Narodna Odbrana. Pouvons-nous condamner le gouvernement autrichien de s’être laissé berner par ces relations si apparentes? Ce débat ne cessera d’exister. Toutefois, il semblerait que le procès aurait limité l’investigation afin de cerner le rôle de la Narodna Odbrana (Mousset, 1930 ; Nouaille, 1971 ; Savary, 2004) laissant dans l’ombre les autres pistes possibles. De plus, ceci nous rappelle que le débat entourant la fourniture des armes et l’implication dans un attentat n’est pas nouveau. Jusqu’à quel point peut-on tenir responsable tous ceux qui participent de près ou de loin à un attentat? Cela dépend alors des objectifs politiques d'une telle association.

Ainsi, les participants « lointains » à l’attentat, ceux qui auraient assisté les tueurs de premières lignes demeurent difficiles à cibler. L’importance de cette participation est toutefois relative lorsque nous tentons d’expliquer les causes de l’attentat de Sarajevo.

 
 
3.2 Les causes de l’attentat

3.2.1Causes individuelles
Si les protagonistes sont à l’origine de l’attentat, comme ils le mentionnent, il est intéressant de se demander ce qui peut les avoir menés individuellement à commettre cet attentat. Princip, Cabrinovic et Grabež ont plusieurs caractéristiques communes. Selon Remak (1959) et Savary (2004), ces jeunes auraient connu une enfance peu heureuse comme serbes de Bosnie, mais seraient des personnes légalement et éthiquement bonnes, sans problème avec la police ainsi que des travailleurs et des étudiants acharnés et très sérieux. Ces jeunes étaient pauvres, mais gagnaient suffisamment pour vivre simplement. Il n’apparaît d’ailleurs pas qu’ils aient été foncièrement différents des autres jeunes de l’époque (Remak, 1959). Il est difficile de dresser un portrait type pour les terroristes (Sageman, 2004). Peu d’information est disponible sur le profil psychologique de ces jeunes. Toutefois, selon Sageman (2004), il y a peu de support à la thèse expliquant l’acte terroriste par un profil psychologique particulier. Ainsi, ni Princip, ni Cabrinovic, ni Grabež n’avaient un profil individuel particulier pouvant expliquer à lui seul la violence. C’est un profil relativement commun à une majorité de jeunes étudiants de l’époque. Une particularité chez ceux-ci serait d’avoir quitté leur pays d’origine pour travailler ou étudier en Serbie, pays frontalier de la Bosnie faisant partie de l’Autriche-Hongrie. Ces jeunes gens pauvres auraient fréquenté les cafés permettant à moindre coût de passer des heures à discuter des exploits des Serbes contre les Turcs et de l’oppression autro-hongroise (Remak, 1959 ; Savary, 2004). Remak (1959), dira que, à la suite de ces rencontres, Cabrinovic serait passé de socialiste, à anarchiste, à un nationaliste passionné. Cabrinovic serait progressivement devenu nationaliste par les rencontres dans les cafés auprès de membre de la Main Noire, organisation à laquelle il n’aura pas fait partie, mais qui lui aurait suggéré des lectures sur la Grande Serbie (Remak, 1959). C’est par rencontre que se serait développée l’idée nationaliste de Cabrinovic. Nous constatons la même chose pour Princip qui écrira dans son journal en parlant du moment où il entre dans l’organisation Jeunes Bosniaques : « C’est là que je suis devenu révolutionnaire. ». Pour Mousset (1930) cela ne constitue pas une caractéristique individuelle, mais un état qui frapperait toute une génération : le nationalisme.

3.2.2Le nationalisme
« La commune erreur des commentateurs du drame du 28 juin 1914, c’est d’y voir un épisode isolé et imprévisible. » (Mousset, 1930). Selon Mousset (1930), toute la jeune génération qui est parvenue à l’âge adulte après l’annexion de la Bosnie était en pleine effervescence. À cette époque, une série d’attentats, soit ratés soit de petite envergure, seront perpétrés sur le territoire yougoslave du Double Empire. D’ailleurs, le Livre Rouge austro-hongrois relate ces évènements et y dénonce la Narodna Odbrana (Mousset, 1930). Pour Garde (1992), le nationalisme serbe s’explique par l’histoire d’oppression, entre autres, par l’envahisseur turc. La Serbie détient une riche littérature et plusieurs chants patriotiques à la base de leur culture. Ils seront d’ailleurs décrits comme étant un peuple guerrier, toujours prêt à se défendre pour leur patrie (Garde, 1992). De ce point de vue, certains Serbes se voyaient comme étant les libérateurs de leurs confrères sous la tutelle austro-hongroise. Mousset (1930) parlera de misère et de désespoir sur le territoire bosniaque. Pour Savary (2004), il s’agit d’une suite de provocation par un esclavage policier de suspicion : « brimades, censures, emprisonnements arbitraires, procès truqués obstruction systématique faite au travail des associations éducatives serbes. » (Savary, 2004). Ceci créant une tension et un état de révolte (Mousset, 1930 ; Savary, 2004). Princip dira lors de son procès : « Je suis nationaliste yougoslave, j’aspire à l’union de tous les Yougoslaves, sous quelque forme politique que ce soit, et à leur délivrance de l’Autriche. » (Sténo du procès). Toutefois, ce sentiment révolutionnaire ne menait pas nécessairement à la violence. D’ailleurs, les organisations, dont la Narodna Odbrana, ne prônaient pas l’emploi d’actions terroristes. Ainsi, le nationalisme n’explique pas à lui seul l’emploi de la violence et l’attentat de Sarajevo. Cette situation permet de mieux saisir l’état de ces pays en pleine effervescence. De ce fait, ce serait peut-être au contact de groupes qui défendent l’emploi de la violence dans leur mouvement nationaliste que nous pourrions expliquer ce passage à l’acte.

3.2.3Un entourage pro terrorisme
Ainsi, Sutherland parlera d’« association différentielle ». Pour cet auteur, c’est au contact de pairs délinquants que l’individu adopte une identité délinquante. Ainsi, pour Princip, Cabrinovic et Grabež ce serait au contact de pairs qui acceptent et même favorisent l’action terroriste qu’ils auraient adopté cette « identité terroriste ». D’ailleurs cette phrase de Cabrinovic dite au procès en dit long sur l’entourage de ces jeunes : « On ne parlait que d’attentats autour de nous. Personne ne nous a dit tue-le, mais, dans ce milieu, nous sommes arrivés de nous-mêmes à cette idée. » (Sténo du procès). Un fait intéressant de la théorie de Sutherland est que cet apprentissage passe par le mécanisme de l’exemple et du symbole. Dans le cas de ces jeunes, le pamphlet « la mort d’un héros » que nous avons mentionné précédemment faisait office d’exemple, il sera d’ailleurs salué symboliquement par Princip lors du procès (Savary, 2004). Cependant, cela n’est pas une théorie qui explique le terrorisme mais, qui montre l’apprentissage autant des normes antiterroristes que pro-terroristes. De plus, ceci ne permet pas de comprendre ce qui a favorisé le rapprochement de ces jeunes vers ces groupes terroristes. Ceci pouvant être expliqué entre autres par l’ambiance nationaliste décrite précédemment et la fréquentation des cafés suivit de la rencontre d’individus qui encouragent l’action terroriste. Toutefois, certains voient une faille à cette explication et y aperçoivent un coup beaucoup trop bien monté pour de jeunes gens sans expérience. Pour eux, ces jeunes n’auraient pas décidé d’eux-mêmes d’entreprendre cet attentat, on se serait servi d’eux.

3.2.4 Le complot

Pour Nouaille (1971) et Venner (2002), ce n’est pas un hasard que tous ces gens de la Main Noire aient été sur le chemin de Princip, Cabrinovic et Grabež. En effet, selon leur thèse, Apis aurait eu en plan l’assassinat de l’archiduc depuis un moment mais, aurait souhaité que cela fût exécuté par des gens de l’extérieur afin d’éviter les soupçons. Ainsi, seront recrutés Princip et ses camarades. Nouaille (1971), soulève d’ailleurs qu’il est très étrange que Cabrinovic ait reçu la découpure de presse annonçant la venue de l’archiduc à Sarajevo par la poste. Cette thèse n’est pas confirmée comme la plupart des explications élaborées dans le cadre de cet attentat.

En effet, selon Mousset (1930), plus d’une dizaine de thèses ont au cours pour éclairer le meurtre de François-Ferdinant et de sa femme. L’une d’entre elles consiste à y voir un coup monté de Vienne afin de favoriser l’invasion de la Serbie. Ceci tenant peu la route au regard d’une analyse critique (Mousset, 1930). Toutefois, cette façon d’analyser les évènements ne nous est pas étrangère. On remarque que ce ne sont pas tous les actes terroristes qui causent autant d'analyses et de thèses, mais ceux qui sont suivis d’une « réaction ». Ces réactions nous amènent à nous questionner sur l’ordre des choses. L’acte justifiait-t-il une réaction? La réaction aurait-elle été préméditée? Ceux qui réagissent avaient-ils avantage à ce qu’un tel acte soit commis et en sont-ils les instigateurs? Bien souvent, on se rend compte que la réaction employée est souvent une marque d’opportunisme. Comme on peut le voir dans ce cas, cette réaction n’est pas toujours sans conséquence. Pour certains, la réponse de la Serbie serait d’ailleurs la principale cause du déclanchement de la Première Guerre mondiale.

 
 
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