2. Faits et Contexte

 
  2.1 Contexte historique
Le contexte sociopolitique des Balkans est très complexe. Nous n'en ferons ici qu’un bref résumé. Ainsi, la région balkanique a été sous l’influence de différents peuples. Originairement slaves, la Bosnie, l’Herzégovine et la Serbie seront dominées par l’Empire Ottoman (turc), suite à la conquête de Kosovo en 1389. La domination durera près de cinq siècles (Garde, 1992). L’intolérance de l’autorité turque à l’égard des Serbes aurait d’ailleurs contribué à renforcer l’identité nationale de ceux-ci (Garde, 1992). Les Slaves du sud sont toutefois divisés sous deux empires. En effet, la région slave de la Croatie et de Slovénie, est sous l’emprise du Double Empire d’Autriche-Hongrie.

Dès 1804, l’Empire turc est secoué de révoltes durant lesquelles la Serbie, aidée de son allié russe, deviendra indépendante et complètement libérée de la présence turque en 1867 (Garde, 1992). C’est à cette époque que naît l’idée Yougoslave, dans laquelle tous les Slaves du sud devraient être réunis en un seul et même pays (Garde, 1992). Certains y voient la possibilité de créer la Yougoslavie (yougo = sud et slavie = slaves) et, pour d’autres, il s’agit de créer une Grande Serbie ce qui sera la source de conflits postérieurs qui ne seront pas traités dans le présent travail. La Serbie souhaite donc s’étendre jusqu’au territoire de la Bosnie qui leur reviendrait de droit, son territoire étant constitué majoritairement d’une population serbe (Mousset, 1930; Batakovic, 2005). Toutefois, l’empire Austro-Hongrois souhaite aussi cette union, mais, sous sa tutelle. C’est ainsi, que l’Empire turc reculera du territoire de la Bosnie et de l’Herzégovine qui sera tout de suite occupé par l’Autriche en 1878 et annexé officiellement en 1908 (Batakovic, 2005). « La réaction en Serbie fut à la fois unanime et violente.» (Batakovic, 2005). Les Serbes se retrouvaient entourés de « l’ennemi » et les Slaves du sud n’auraient plus la chance de s’unir avec la Serbie (Mackenzie, 1989). La Serbie aurait souhaité une réponse militaire à cet « affront » de l’Autriche et des associations patriotiques verront le jour dont la Narodna Odbrana (Défense Nationale) dont nous reparlerons un peu plus loin. Du côté de la Bosnie, la réaction est similaire, la population souhaitait être affiliée à la Serbie et non au Double Empire (Garde, 1992 ; Batakovic, 2005). Enfin, la politique de l’Autriche à l’égard de la Bosnie sera conservatrice (Savary, 2004), et maintiendra en place une politique de servage à l’égard des Serbes. L’Autriche aurait considéré les Serbes orthodoxes comme des « sous-hommes » (Savary, 2004). « La Bosnie, travaillée par la misère et le désespoir est alors en état de révolte latent. » (Mousset, 1930)

L’archiduc François-Ferdinant, né en 1863 à Gratz, devient, suite au suicide du prince héritier Rodolphe, prétendant au trône. Il sera inspecteur général de l’ensemble des forces armées autrichiennes en 1913. L’archiduc sera connu comme étant « slavophile », prônant l’union Yougoslave. Toutefois, cet « amour » des Slaves était surtout un moyen d’attirer la sympathie des Croates, faisant miroiter l’idée d’un empire Austro-Hongrois-Croate (Garde, 1992), et d’empêcher les Slaves d’être attirés à la Serbie et ainsi augmenter la puissance russe (Mousset, 1930). La position de l’Archiduc fera de lui un ennemi du peuple serbe (Venner, 2002 ; Takács)

2.2 L’attentat

Le 28 juin 1914, au matin, sept jeunes hommes prennent position dans la ville de Sarajevo, capitale de la Bosnie. Ils attendent une visite solennelle de l’archiduc héritier d’Autriche et de sa femme Sophie duchesse de Hohenberg. Cette visite, pour certains nationalistes, apparaît comme une provocation puisqu’elle survient une journée anniversaire (Fête de Vidovdan) commémorant l’effondrement de l’empire serbe par l’envahisseur turc, et de la fin victorieuse des guerres balkaniques.

Il s’agit ainsi d’une date sacrée pour le peuple serbe et, l’archiduc, conscient de cette agitation, aurait refusé de changer le programme de sa visite ni même de prendre des mesures de sécurité plus élevées (Mousset, 1930 ;Takács). C’est ainsi que vers dix heures et demie du matin, le cortège princier apparaît dans la rue principale de Sarajevo. À mi-chemin, une bombe est lancée contre la voiture, elle ricoche sur la carrosserie et éclate sur le sol blessant le lieutenant colonel ainsi que quelques personnes assistant au passage du cortège.

L’auteur de cet attentat se jettera à la rivière qui longe la rue mais, sera rattrapé et amené au poste de police. Il s’agit de Cabrinovic. Le couple continuera tout de même son chemin jusqu’à l’Hôtel de Ville où il sera reçu. L’archiduc désirant se rendre à l’hôpital pour visiter l’officier blessé, le cortège repart aussitôt la rencontre terminée. C’est à l’intersection de la rue François-Jean et du quai que deux coups de revolver retentissent tuant l’archiduc et sa femme. Le tueur est Gavrilo Princip. C’est plus tard qu’un expert viennois dira que ce double meurtre n’avait qu’une chance sur mille de réussir (Nouaille, 1971). Le tueur, Princip sera arrêté.

2.3 Le procès

Les inculpés sont alors presque tous mineurs, la majorité est atteinte à l’âge de vingt ans. Princip et Cabrinovic ont dix-neuf ans, Grabež, dix-huit ans. Ils seront reconnus coupables de haute trahison, leur jeune âge ne permettant pas la condamnation à mort, ils écoperont de vingt ans de prison et mourront ainsi incarcérés pendant la guerre (Mousset, 1930, Savary, 2004). Toutefois, le procès s’étend au-delà de la reconnaissance de la culpabilité. Le procureur doit chercher qui est à la source du complot. Même si Princip clame tout au long du procès qu’« En voulant insinuer que quelqu’un d’autre a été l’instigateur de l’attentat, on s’écarte de la vérité. L’idée de l’attentat a germé en nous-mêmes, et c’est nous qui l’avons mis à exécution. » (Sténo du procès), la police et la diplomatie autrichienne auront mis l’attentat de Sarajevo au compte d’un groupe, la Narodna Obrana. Le procès ira d’ailleurs en ce sens, mais les recherches postérieures montrent une autre avenue (Mousset, 1930; Nouaille, 1971). Selon certains, l’Autriche avait avantage à faire un tel lien entre l’attentat et la Narodna Odbrana (Mousset, 1930; Nouaille, 1971; Savary, 2004; Batakovic, 2005). Toutefois, à l’époque ceux qui auraient été à la source de l’attentat seraient d’une autre organisation distincte : la Main Noire.

2.4 La Narodna Odbrana et la Main Noire

En octobre 1908, suite à l’annexion de la Bosnie à l’empire d’Autriche, se forme une organisation : la Narodna Odbrana ou Défense Nationale. L’objectif premier de cette organisation fut de préparer de façon morale et matérielle une guerre avec l’Autriche rendue imminente suite à l’annexion (Mackenzie, 1989; Mousset, 1930). Le danger de la guerre fut cependant écarté, le gouvernement serbe réalisant qu’il ne pourrait tenir tête au Double Empire et en serait complètement anéanti (Mackenzie, 1989). Alors que la Narodna Odbrana comptait plus de 223 comités locaux, les activités de l’organisation seront tournées vers des objectifs pacifiques orientés vers le relèvement intellectuel et économique du peuple (Mousset, 1930; Nouaille, 1971). La Narodna Odbrana entretenait de plus des relations avec certaines personnes de pouvoir dans les centres yougoslaves d’Autriche-Hongrie afin d’obtenir des informations pour mieux connaître et comprendre « la famille sud-slave » (Mousset, 1930). Il s’agissait alors d’une organisation patronnée par le gouvernement serbe aillant des ramifications à l’extérieur de ses frontières. Condamner la Narodna Odbrana pour l’attentat commis à Sarajevo, condamnait ainsi le gouvernement Serbe et faire confirmer cette thèse par les accusés justifierait l’agression de l’Autriche contre la Serbie (Nouaille, 1971). Ainsi, il sera confirmé, par la suite, que ceux qui auront armé le jeune Princip et son groupe seront des membres de la société secrète de la Main Noire qui fut considérée comme une branche de la Narodna Odbrana et donc liée au pouvoir serbe. Pour Takács (2002), cette thèse est encore valide aujourd’hui contrairement à la majorité des observateurs qui considèrent la Main Noire comme un organisme distinct. Cette position est peut-être liée à l’origine hongroise de cet auteur, mais aussi due aux proches relations entretenues entre ces deux organisations.

L’union ou la mort est donc créée en 1911 par un serbe nommé Radenkovi, dans l’objectif de libération des Serbes demeurés sous la souveraineté étrangère (Mousset, 1930). Ce nom signifiait que les membres devaient être prêts à sacrifier leur vie si cela était nécessaire pour l’unité serbe (Mackenzie, 1989).

Cette organisation secrète sera mieux connue sous le nom de la Main Noire. Celui qui prendra le contrôle du groupe est le colonel Dragutin Dimitrijevic, dit Apis. Celui-ci dira d’ailleurs plus tard : « In our view, Narodna Odbrana did not do as much our what we considered necessary to do. » (Mackenzie, 1989).Dès ces débuts, la Main Noire aurait été constituée d’officiers, de diplomates, d’avocats, de journalistes, d’universitaires. L’organisation aurait été formée d’une élite (Remak, 1959). Contrairement à la Narodna Odbrana qui condamne formellement l’action terroriste individuelle, La Main Noire la prône. Certains diront d’ailleurs que ces groupes n’entretenaient pas une bonne relation (Mousset, 1930 ; Savary, 2004). Mais la relation entre ces organisations demeure ambiguë pour une raison. Apis, cherchera à devenir maître de la Narodna Odbrana puisqu’elle jouit d’une autorité morale dans le pays et détient d’ailleurs beaucoup de ressources (Mousset, 1930 ; Remak, 1959). Apis tentera ainsi de noyauter l’organisation avec l’un de ses hommes, Tankosic, qui, nous le verrons plus loin, aurait participé à la préparation de l’attentat (Nouaille, 1971).

La Main Noire ne comptait pas seulement des membres serbes, mais aussi des Croates et des musulmans, l’organisation entretenait aussi des relations en dehors de la Serbie. En Bosnie, l’homme de main du colonel Apis est Vladimir Ciganovic. Cet homme dirigeait le groupe révolutionnaire Jeunes Bosniaques auprès duquel Princip aurait développé son « romantisme révolutionnaire » (Mousset, 1930; Savary, 2004). C’est Ciganovic qui écrira la brochure La mort d’un héros dédié à Bogdan Žerajic. Žerajic est l’auteur qui se sera suicidé suite à un attentat manqué contre le gouverneur de Bosnie en 1910, celui-ci étant vu comme une menace pour la population et pour l’union des Slaves du Sud (Batakovic, 2005). Žerajic aurait été un exemple pour Princip et ses amis (Savary, 2004). Ainsi, comme Žerajic, ils auront en leur possession une dose de cyanure pour s’enlever la vie après l’attentat. Le cyanure n’aura toutefois pas eu d’effet.

Ainsi, Jeunes Bosniaques aurait été à l’origine de l’idéologie de Princip et ces camarades (Mousset, 1930). Toutefois, les relations avec la Main Noire n’auraient pas été apparentes pour ces jeunes, l’affiliation de Ciganovic devant demeurer secrète (Nouaille, 1971). Mais des contacts auront tout de même consciemment été entretenus entre les auteurs de l’attentat et les membres de la Main Noire, puisque pour commettre leur acte, Princip et les autres avaient besoin d’armes.

Nous avons ainsi un contexte et des faits qui entourent les évènements de 1914. Nous avons brièvement dressé un portrait historique et politique de cette région et nous avons décrit l’attentat et le procès de ceux qui l’auront mené à terme. Voyons maintenant la chronologie de l’attentat afin de mieux comprendre ce qui a pu mener à cet attentat historique.

 
 
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