IV. Les groupes paramilitaires Colombiens sont ils terroristes?

Selon Erick Lair (1999), les groupes paramilitaires et les guérillas Colombiens seraient des groupes terroristes, dans la mesure qu'ils diffusent un imaginaire de peur généralisé au moyen d’actions terroristes, qui permettrait d’organiser les communautés selon leurs intérêts stratégiques. Ainsi, l’instauration du pouvoir politique au niveau local se ferait à partir de la diffusion de la peur au moyen d’actions violentes. Également, les actions terroristes permettraient de consolider leur contrôle sur les territoires et populations. Comme la consolidation en tant que pouvoirs de facto passe par la régulation de la vie communautaire, la commission d’actions violentes contre quelques personnes conçues comme ennemies, permettrait d’obliger l’ensemble des personnes étiquetées comme ennemies à être loyales au groupe armé. Pour cela, les actions violentes devraient réussir à dépasser la capacité destructive et à générer de la souffrance du groupe rival, pour que la menace soit pensée comme étant supérieure à la peur de représailles du groupe armé en compétition (PNUD, 2003).

Cette vision du terrorisme comme étant un type de guerre a été théorisée par Col Roger, par R. Garcher, par Robert Thompson et par H. W. Tromp (cités dans Schmid et Jongman, 1988). D’après cette perspective, l’objectif des guerres modernes est de contrôler les populations et pour cela faire, le terrorisme serait une arme appropriée, car exercé directement sur la population. Le terrorisme serait une manière d’utiliser la violence à des fins politiques, dirigée vers des gens inoffensifs et n’ayant rien à voir avec le conflit. Cela viserait à forcer l’ennemi à adopter un certain comportement. Bien que, comme montré par Lair, la violence exercée par les paramilitaires contre des personnes ciblées génère un climat de peur qui détruit les liens de confiance entre les membres des communautés, permettant le contrôle des populations, comme nous l’avons examiné antérieurement, la violence exercée par les paramilitaires ne se réduit pas à la violence politique.

D’une part, des confrontations entre des blocs et des homicides sélectifs de personnes d’organisations criminelles rivales vont se donner. Cela est une manière de se disputer le contrôle du marché de la drogue, des cultures, des territoires stratégiques et d’autres marchés illégaux. Le moyen de contrôle du commerce de drogues par la violence se présente depuis la période de Pablo Escobar et peut être assimilée aux vendettas des groupes mafieux. On peut interpréter que cette manière de gérer les conflits, par l’élimination de l’adversaire, pourrait avoir une influence sur les caractéristiques des actions de violence politique, dans la mesure qu’il existe une confluence des « mondes » des paramilitaires, des narcotrafiquants et du crime organisé.

D’autre part, comme nous l’avons souligné avant, les massacres ont été utilisées par ces groupes comme moyen de consolidation sur les territoires. En ce sens, on pourrait interpréter les massacres comme des actions terroristes car, au moyen de la diffusion de la peur, elles permettraient d’obliger l’ennemi à adopter un certain comportement. Cependant, comme montré par Hannah Arendt (cité dans Schmid et Jongman) en relation au terrorisme exercé dans les régimes totalitaires, lorsque le moyen (le terrorisme) est utilisé en excès, il devient la finalité, en perdant son caractère de terreur. Dans la même direction, Claridge soutient que le terrorisme est une action qui est peu utilisée. Bien que l’élément « peur » soit central dans le terrorisme, il ne se réduit pas à cela, dans la mesure que l’action violente doit réussir à communiquer un message qui fasse que l’adversaire adopte un comportement, l’action ne visant pas à agresser la victime mais à communiquer un message à un groupe qui va au delà de celui de la victime. En Colombie, il est difficile de statuer que l’objectif n’était pas l’élimination de la victime, mais bien communiquer un message, étant données la quantité de victimes d’homicide en dehors de combat. Comme nous l’avons souligné, 14 400 personnes ont été tuées en dehors de combat entre 1996 et 2006. Il faut rappeler également, que le Parti Union Patriotique a été exterminé par les groupes paramilitaires, 5000 personnes ayant été tuées, torturées ou disparues. Au Valle, 450 personnes ont été tuées comme résultat de la violence perpétrée par le Bloque Calima. À Corodoba et Uraba, les massacres ont laissé plus de 200 victimes. Il faut souligner que des départements comme Antioquia présentent une proportion de massacres et de victimes supérieure à celle d’autres départements. Le graphique suivant présente le nombre de victimes de massacres par département entre 1997 et 2004. Le graphique se base sur l’information sur les massacres de la revue Semana.

graphique

Également, les victimes d’homicide sont le plus souvent des paysans ou des habitants soupçonnés de collaborer avec les guérillas, des syndicalistes, des militants des partis de gauche et des défenseurs des droits humains. Ce sont une partie bien spécifique de la population : la gauche jugée de subversive, bien qu’une partie des victimes n’ait rien à voir avec le conflit. En ce sens, les actions s’approximent plutôt à un crime de masse qu’au terrorisme, l’objectif étant d’éliminer l’ennemi, plutôt que de le faire agir. D’après Jacques Sémelin (2000) un crime de masse est « un acte ou une série d’actes, collectivement organisés, dont le but est de provoquer la mort de groupes entiers d’humains non armés ». Il faut rappeler que les manuels et règlements militaires ne faisaient pas la distinction faite par les défenseurs des droits humains entre civils agissant dans les organisations sociales et la guérilla. Pour les militaires, le danger ne résidait pas tellement dans les guérillas mais dans les organisations sociales diffusant l’idéologie. Pour eux, c’est comme si ces civils étaient des combattants. Il faudrait étudier quelle a été l’influence de cette conception et de son institutionalisation pendant deux décénies, sur le phénomène paramilitaire subséquent, puis analyser quels sont les discours de paramilitaires sur la subversion. Finalement, il est pretinent de prendre en compte le postulat de Fundacion Seguridad y Democracia, selon qui, si les groupes paramilitaires ont réussi à se constituer comme des états au niveau local c’est par l’influence qu’ils avaient sur les politiciens et institutions, mais aussi parce qu’ils avaient un certain degré de soutien et de légitimité de la part de la population, ce qui vient à questionner leur conceptualisation en tant que groupes terroristes.
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2002-2010, ERTA