III. Analyse des caractéristiques des groupes paramilitaires et leurs actions

1. Comparaison des différents groupes
À partir de la comparaison des groupes faisant partie des AUC nous constatons qu’il existe deux types d’organisations. D’une part, les groupes plus orientés vers le contrôle des cultures de coca, du marché de la drogue, des territoires stratégiques pour l’exportation et des marchés illégaux, dont les Blocs Cacique Nutibara et Calima, commandés par Diego Murillo (issu de PEPES), et le Bloque Libertadores del Sur, commandé par le narcotrafiquant Pablo Sevillano. D’autre part, les blocs surgissant comme une réaction aux attaques des guérillas, résultant d’une alliance entre des narcotrafiquants et des propriétaires terriens. Bien que ces groupes soient financés par le trafic de drogues, ils sont plus orientés vers la lutte anti-subversive. Ce type de groupes ont deux origines différentes. D’un côté, les Autodefensas de Meta y Vichada et les Autodefensas de Cundinamarca, ont comme origine ACEDEGAM et les Autodefensas du Magdalena Medio. De l’autre, les groupes commandés par Carlos Castaño, Vicente Castaño et Salvatore Mancuso, dont le Bloque suroeste antioqueño, les Blocs Sinu, San Jorge et Sanidad et le Bloque heroes de Maria. Le Bloque Catatumbo, commandé par Mancuso est divisé entre ceux qui sont motivés par le contrôle des marchés illégaux et ceux qui prônent pour la lutte contre la subversion. Également, on peut constater que la lutte contre la subversion dans les villes passe par l’utilisation des réseaux du crime organisé.


Gustavo Duncan (2005) soutient qu’après la mort de Pablo Escobar, la recomposition du réseau des entrepreneurs de la drogue, puis leur dépendance majeure aux groupes paramilitaires qui garantissaient la sécurité des cultures, ont fait en sorte que ces derniers ont eu une participation plus importante dans le trafic de drogues, jusqu’au point où ils ont fini par contrôler le marché, en substituant les narcotrafiquants. D’après l’auteur, dans la mesure où le trafic de drogue est une industrie illégale, l’État n’assurant pas leurs droits de propriété, ils ont besoin d’armées qui défendent leurs droits de propriété, en plus d’influencer les institutions de l’État. Dans un premier temps, à l’époque de Pablo Escobar, les groupes paramilitaires protégeraient les droits de propriété des narcotrafiquants dans les régions. Suite à la recomposition du réseau, les groupes paramilitaires, ayant les armes, auraient réussi à contrôler le marché. Les paramilitaires ont alors été vu comme des narcotraficants. Cependant, d’après la comparaison des différents blocs, ce que l’on peut constater c’est qu’il existe des armées de narcotrafiquants qui visent à contrôler le marché en se disputant le contrôle des cultures de coca aux guérillas et aux autres groupes paramilitaires, bien que pour d’autres blocs la cocaïne est plutôt une source de financement qu’une finalité en soi. En ce sens, on pourrait différencier entre les armées des narcotrafiquants et les groupes paramilitaires. Cependant, il reste à expliquer pour quoi les armées de narcotrafiquants ont combattu la subversion et tué des milliers de victimes.

2. Actions armées
En ce qui a trait aux actions armées faites par les groupes paramilitaires Colombiens, on peut constater d’une part, des disputes entre les blocs et avec des organisations criminelles pour le contrôle des territoires et des marchés illégaux. Ces disputes se caractérisent par leur violence extrême, dans le sens que tous ceux qui se constituent comme des « obstacles » sont éliminés. Ce type de disputes peuvent être comprises comme des vendettas propres aux groupes mafieux. D’autre part, des confrontations directes avec les guérillas vont se donner, puis des massacres de la population, comme moyens de consolidation dans les territoires, des homicides sélectifs contre des membres de partis politiques de gauche et des syndicalistes, puis des disparitions et des déplacements forcés. D’après la Commission colombienne de juristes, 14 400 personnes ont été tuées en dehors de combat entre 1996 et 2006. La quantité de victimes civiles a amené le Programme des nations unies pour le développement (PNUD, 2003) à définir le conflit armé en Colombie comme une guerre contre la société. Cependant, cela suggère que les actions étaient dirigées envers "n'importe qui".

Afin de mieux comprendre les caractéristiques des actions des groupes paramilitaires Colombiens, nous avons fait une révision des dénonciations publiées sur le site Web d’Amnistie internationale en 1996, 1997 et 1998 dans les 9 départements où se sont produit le plus grand nombre de massacres. Dans un total de 88 actions registrées (une action pouvant comprendre plusieurs victimes), dans 83% des cas les victimes d'homicide avaient été présélectionnées. En fait, il était récurent que les paramilitaires arrivent dans un village ayant une liste en main, puis cherchent les victimes pour les tuer. Lorsque plusieurs personnes étaient tuées en même temps (massacres), les personnes avaient été préalablement cherchées se basant sur les listes. En ce qui a trait à l’identité des victimes, on retrouve des politiciens, des activistes et des militants de la gauche, des syndicalistes, des défenseurs des droits humains, des paysans et des civils soupçonnés d’appartenir ou de collaborer avec les guérillas. En ce sens, nous concordons avec Ivan Orozco (2005), selon qui, le fait de définir la violence paramilitaire comme un crime contre la société ou contre l’humanité ne permet pas de comprendre que la violence a été exercée contre une partie bien spécifique de la population, la gauche (mouvements sociaux, partis politiques, syndicats) et les bases sociales des guérillas. Il faut souligner que le PNUD (2003) soutient que la population civile victimisée était soupçonnée de collaborer avec les guérillas, mais qu’en réalité ces victimes n’appuyaient pas la guérilla.


3. Liens entre militaires et paramilitaires
Un autre aspect qui est objet de débat concerne la participation des militaires dans les actions paramilitaires. Dans la mesure que la formation de groupes paramilitaires par les militaires a été interdite depuis 1987, il existe une tendance à penser qu’en absence d’une politique qui encourage la création des groupes paramilitaires et que ceux-ci vont être criminalisés par les autorités, la participation des militaires dans ces actions seraient cas isolés dans les régions qui soutiendraient ces groupes là. Cependant, d’autres approches, comme celle d’Amnistie Internationale, soutiennent que bien que la loi interdise les relations entre militaires et paramilitaires, en réalité les groupes paramilitaires feraient partie de la stratégie anti-subversive des militaires. Bien que les 88 cas d’actions armées réalisés en 1996, 1997 et 1998 et analysés dans ce travail soient un échantillon trop petit pour statuer sur le sujet, nous avons constaté que les militaires avaient participé dans 42% des ces actions. Nous jugeons qu’il y avait eu une participation ou bien une complicité lorsque les militaires avaient participé directement à l’action, lorsque les habitants avaient dénoncé que l’attaque avait été annoncée à l’avance et que les militaires avaient réfusé à intervenir et lorsque ces derniers avaient participé indirectement à l’action. Par exemple, nous avons trouvé des cas où les militaires simulaient une attaque avec la guérilla pour que la population se concentre dans sa maison. Suite à ça, les paramilitaires arrivaient au village et le fait que les gens soient chez eux facilitait la localisation des victimes.

4. Politiciens et paramilitaires

Un autre aspect a trait au soutien aux paramilitaires par les politiciens et par la population en général. Un article de Fundacion Seguridad y Democracia (2006) intitulé « la magnitude de la vérité paramilitaire», se basant sur l’information d’activités paramilitaires dans 712 municipalités du pays, suggère qu’entre 1996 et 2004, au moins 480 maires, 1200 députés des localités et 1200 propriétaires, auraient eu des liens avec les paramilitaires. Dans la mesure que le phénomène paramilitaire a été massif, dans le sens qu’ils agissaient en tant qu’États au niveau local dans une partie importante du territoire, leur consolidation aurait eu comme requis l’implication indirecte de plusieurs groupes sociaux : Des politiciens, militaires, policiers, entrepreneurs, propriétaires des terres, fonctionnaires publiques, paysans et habitants des communautés. Le contrôle des populations a passé par une influence importante sur les institutions de l’État et dans la vie politique des régions, surtout en ce qui a trait à leur influence sur les élections. Le contrôle des politiciens leur permettait d’exercer une influence sur les institutions de l’État.
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2002-2011, ERTA