| I. Militaires et groupes paramilitaires (1968-1989) |
1. Définitions : Groupes paramilitaires et terrorisme d’État Selon Adam Jones (2004) les groupes paramilitaires sont « des organisations privées et/ou liées à l’État qui utilisent la violence pour cibler et/ou éliminer des groupes et des individus conçus comme étant subversifs pour l’ordre social, politique et économique » (2004, p. 130). La définition de Jones est pertinente dans la mesure qu’elle permet de saisir le caractère politique de la violence paramilitaire, ainsi que la relation ambiguë entre l’État, plus spécifiquement les militaires, et les groupes paramilitaires. D’après Torres-Rivas (cité dans Jones, 2004), les groupes paramilitaires font partie de la stratégie antisubversive des militaires et leur fonction serait de commettre de manière clandestine les actions violentes étant interdites par la législation aux militaires. Cela donne une image de subordination des paramilitaires aux militaires. Cependant, les relations entre militaires et paramilitaires sont beaucoup plus complexes, ainsi que les degrés de dépendance ou d’indépendance entre les deux acteurs. 2. Conceptions des militaires sur la subversion et mesures anti-subversives Dans l’histoire récente du phénomène paramilitaire en Colombie, nous constatons l’existence de deux moments, en ce qui a trait à l’adoption de procédures paramilitaires par l’État. Ce travail se centre sur la deuxième période, caractérisée par la formation de groupes paramilitaires par des civils depuis les années 80. Néanmoins, nous allons faire une description sommaire de la première période. Depuis la fin des années 50 jusqu’en 1989, les militaires avaient une autonomie absolue par rapport aux pouvoirs civils, n’exerçant pas de contrôle ou de supervision sur les instances militaires. Cela faisait en sorte que les politiques antisubversives étaient formulées par les militaires. D’après Leal (cité dans Ruiz, 2004) les militaires ont construit les politiques antisubversives de manière improvisée, se basant sur leur perception de la situation de sécurité, orientés par les postures anti communistes de la guerre froide, notamment influencés par les politiques internationales des Etats-Unis en matière de sécurité nationale. Nous ne sommes pas intéressés à approfondir sur le sujet de l’influence des politiques des Etats-Unis sur la conception de la subversion par les militaires Colombiens. Nous visons plutôt à montrer quelles étaient les conceptions des militaires Colombiens en matière de sécurité nationale et quelles étaient les mesures paramilitaires adoptées. Plusieurs publications et manuels de l’armée Colombienne de cette période, cités dans la version libre de Salvatore Mancuso, nous aident à connaître les conceptions qu’avaient les rangs militaires supérieurs sur la subversion. Pour eux, les guérillas avaient une importance mineure en matière de subversion, par rapport aux agents clandestins infiltrés dans les organisations sociales, faisant la guerre politique et psychologique, étant « la partie la plus dangereuse pour la survie des démocraties ». Ce qu’ils concevaient comme dangereux était le contrôle des cellules humaines, la fanatisation du peuple avec des idéologies extrémistes, la formation d’organisations sociales chargées de la manipulation des masses (Revista de las Fuerzas Armadas, 1985; 1987, dans Mancuso, 2007). Un manuel de l’armée, publié en 1987, divisait la subversion entre deux catégories: la population civile subversive et les groupes armés. La première était définie comme étant la masse unifiée au moyen d’un processus d’activité psychologique. Cette population se trouverait dans les mouvements syndicaux, d’étudiants, paysans et politiques. Le règlement soutient qu’afin de combattre la subversion, les militaires devraient chercher à éviter les liens entre la population et les subversifs. Pour cela faire, l’implication de la population civile dans la guerre de l’État contre la subversion, au moyen de la formation de groupes paramilitaires avait une importance centrale. La Loi 48 de 1968 (cité dans Ruiz, 2004), dérogée en 1989, autorisait la formation de groupes paramilitaires par l’armée. Le règlement EJC 3-10 de 1969 portant sur le combat contre les guérillas a une partie sur les « opérations d’organisation de la population civile » visant à « organiser militairement la population civile pour qu’elle se protège des actions des guérillas et qu’elle soutienne les opérations de combat ». Le règlement prévoyait la formation de « Juntas de autodefensa » chargées de combattre militairement la guérilla, en coordination avec les actions des militaires et la « défense civile » faisant des opérations de patrouille, de ciblage, d’intelligence, de contrôle et d’enregistrement des personnes. Le Règlement EJC 3-101 de 1982 soutient que les « Juntas de autodefensa » ont les fonctions de fournir de l’information ainsi que réaliser des missions d’intelligence et de contre intelligence. Le manuel de « contra-guérilla » de 1979 conseille la création de « comités civico-militaires » pour l’exécution de stratégies d’action coordonnées, ainsi que le recrutement et l’entraînement d’informants civils. Finalement, le Règlement de combat de 1987 soutient que : La conquête de l’esprit de l’homme, le contrôle de ses activités, l’amélioration de son niveau de vie et son organisation pour se défendre contre des menaces, sont respectivement les objectifs des opérations psychologiques, de contrôle, d’action civique et d’organisation qui se développent au cours de toutes les étapes des opérations de contre guérilla. La population civile est donc un des objectifs principaux des unités militaires, se matérialisant dans des organisations humaines parfaitement définies dans les zones d’opération. En réalité, le résultat de cette manière de concevoir le problème de la subversion a été la criminalisation de ceux qui s'opposaient au régime politique par des moyens pacifiques. D'après Leal, dans la mesure où les pouvoirs civils n'intervenaient pas en matière de sécurité, les protestations pacifiques étaient traitées par les militaires comme étant un problème de sécurité nationale et les oppositeurs étaient vus comme étant des ennemis. Jusqu'en 1990, les différentes administrations ont adopté régulièrement des législations d'urgence, limitant les libertés civiles et encourageant l'autonomie des militaires. Bien que la formation de groupes paramilitaires était encouragée par les règlements militaires et par la Loi 48 de 1968, en réalité ce moyen a été relativement peu utilisé dans la mesure que la législation d'urgence permettait aux militaires l'accomplissement d'actions comme des détentions arbitraires et des jugements extra judiciaires. Depuis 1979, le Statut de sécurité autorisait la torture à des fins de sécurité nationale. Dans ce contexte, 90% des violations aux droits de la personne étaient commises par les militaires eux-mêmes (Melo, cité dans Ruiz 2004). En 1989, l'usage de la torture et la formation de groupes paramilitaires vont être interdits par la loi Colombienne. |
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