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C. La radicalisation progressive, conséquence d'un apprentissage social
Avant d’être tué lors d’un raide aérien de l’armée américaine, le 7 juin 2006, Al-Zarkaoui avait, comme mentionné précédemment, réussi à se faire une réputation internationale de terroriste des plus barbares et des plus dangereux spécifiquement pour les États-Unis, et d’une manière plus globale pour l’Occident. Mais comment en est-il arrivait là ? Quels ont été les éléments qui l’ont conduit à s’engager dans un tel djihad mondial et qui sont les précurseurs de sa radicalisation extrême ? La réponse à ces questions permettra probablement, par élargissement, de mieux comprendre les circonstances du ralliement de nombreux terroristes musulmans au djihad.
Tout d’abord, il convient de mentionner que le contexte social d’origine d’Al-Zarkaoui différencie sur certains points de celui dégagé par
Marc Sageman lors de son étude
sur les moudjahidines. En effet, les conclusions que cet auteur
avait tiré, contrairement au stéréotype commun, c’est que les salafistes du djihad mondial sont incontestablement issus des classes élevée et moyenne, ont reçu une éducation supérieure à celle de leurs parents puisque plus de 60 % d’entre
eux ont suivis des études, sont mariés, ont une activité professionnelle et n’ont pas nécessairement étaient intoxiqués par le fondamentalisme dès le berceau, l’adoption des préceptes de l’Islam survenant davantage au passage de l’enfance à l’âge adulte. Concernant ce dernier point, bien qu’il
se fonde dans la masse des moudjahidines
de l’échantillon de Sageman, Al-Zarkaoui se différencie de la branche du Proche-Orient, sans être néanmoins une exception, puisque les djihadistes de cette région sont un plus grand nombre à avoir été des enfants religieux (théorie dite du « bébé aux couches vertes ») alors qu’Al-Zarkaoui était non pratiquant. Pour les autres variables, des différences persistent. Ainsi, sans avoir été élevé dans la misère, il est quand même issu d’un milieu modeste et a grandi à Zarka, ville industrielle, située en périphérie de la capitale jordanienne et dont les habitants sont essentiellement des familles à faible revenu. De même il n’aura pas un niveau scolaire très élevé suite à l’abandon de ses études collégiales à l’âge de 16 ans lorsqu’il fut renvoyé en raison de ces résultats scolaires insuffisants. Au plan professionnel, au moment de son entrée dans le djihad, Al-Zarkaoui n’avait pas d’emploi, et était même décrit, après son retour du service militaire, comme quelqu’un de désœuvré, cherchant d’une certaine manière un sens à sa vie. Le seul point où il y a une réelle concordance avec Sageman, c’est qu’au moment de son ralliement au djihad, il était marié.
L’absence de maladie mentale pouvant justifier ses activités terroristes :
A priori, la carrière terroriste d’Al-Zarkaoui ne serait nullement étroitement liée à une maladie mentale. En effet, une étude importante de Marc Sageman réfute entièrement les théories de la présence d’un trouble mental, puisque bien au contraire, il conclut à une « absence de tout désordre mental d’envergure parmi l’ensemble des terroristes » de son échantillon composé d’acteurs du djihad. Se seraient des individus « étonnamment équilibrés ». Cependant, certains auteurs, tout en objectant la présence de « pychopathologie majeure » mettent en avant que les terroristes présentent un trouble de la personnalité, pour commettre des actes si horribles. Dans le cas d’Al-Zarkaoui, puisqu’il s’agit d’un terroriste pris individuellement, il convient cependant de vérifier s’il ne déjoue pas à la règle : ses activités terroristes ne seraient-elles pas liées à une maladie mentale ?
Si l’on se réfère aux pathologies déjà avancées pour décrire les terroristes, il semble qu’aucune corrélation soit possible avec Al-Zarkaoui. Tout d’abord, « le narcissisme pathologique », comme le reprend Sageman, est un trouble mental caractérisé par des gens qui ont des comportements agressifs, « portés à l’action, en quête de sensations fortes et d’excitation ». Selon cette théorie, les blessures précoces dont souffrirait une personne, dissocieraient « la personnalité du sujet entre un « soi » grandiose et un « non-moi » haï et dévalorisé, qu’il projette sur des cibles extérieures » (Sageman, 2005). Dans le cas d’Al-Zarkaoui, lorsque l’on se penche sur son histoire, il n’y a aucune information disponible laissant envisager qu’il ait vécu un traumatisme infantile qui l’aurait amené à retourner sa haine, contre le royaume hachémite de Jordanie puis ensuite contre l’ennemi lointain. En effet, il n’a pas vécu la perte d’un de ses parents à un jeune âge et il vivait dans une famille unie, avec ses frères et sœurs. La seule possibilité d’un traumatisme est son renvoi de l’école qui intervient néanmoins peut être un peu tard. Si l’on tient compte de l’hostilité qu’Al-Zarkaoui nourrissait à l’égard des États-Unis surtout à partir de la fin des années 2001, et quand bien même, il éprouvait de la haine à l’égard du régime jordanien, la théorie du narcissisme pathologique ne pourrait s’appliquer en raison également, du fait que par définition, elle ne peut correspondre à un djihadiste salafiste mondial qui vise « l’ennemi lointain ». En effet, cette maladie concerne un individu qui s’attaque à son État, pour venger ses parents contre ce pays ou s’en prend à eux à travers le symbole que représente cet État, ce qui ne correspond nullement au cas d’Al-Zarkaoui. Ses antécédents ne révèlent donc pas qu’il serait atteint de narcissique pathologique.
Concernant, le deuxième trouble de la personnalité souvent avancé pour décrire les terroristes, à savoir la paranoïa, Sageman en réfute la présence chez les membres de son échantillon d’acteurs du djihad. Il s’agit selon le DSM IV, d’une « méfiance soupçonneuse envahissante envers les autres dont les intentions sont interprétées comme malveillante (…) ». Apparaissant au début de l’âge adulte, les manifestations de cette personnalité paranoïaque, comme par exemple, le fait de s’attendre à ce que les autres, sans aucune raison, vont l’exploiter, lui nuire ou le tromper, la fait de se sentir attaquer contre sa personne ou sa réputation, ou encore douter de la fidélité de ses amis, ne se retrouvent pas chez Al-Zarkaoui d’où l’exclusion de ce trouble mental pour justifier son ralliement au djihad et sa radicalisation.
La troisième thèse, récemment remise au goût du jour, principalement par Jerrold Post, pour tenter de cerner les terroristes c’est celle de la personnalité autoritaire. Ainsi, un enfant qui aurait été éduqué par des parents sévères sur la base de punition, se construit un modèle de personnalité « marqué par le conformisme, la soumission à l’autorité et l’agressivité envers les éléments extérieurs ». Mais rien dans l’histoire antérieure d’Al-Zarkaoui ne vient appuyer le fait qu’il a été élevé à la dure ou soumis à un modèle violent. Ses actions futures contre « l’ennemi lointain », ne peuvent ainsi pas être justifiées par l’apparition d’une personnalité autoritaire.
Cependant, ce que l’on constate dans le passé d’Al-Zarkaoui avant son ralliement au djihad, ce sont certaines transgressions des droits d’autrui qui pourraient être caractéristiques d’une personnalité antisociale telle que définie par le DSM IV. Ainsi, durant son adolescence, il était décrit par son entourage, ses amis d’enfance, comme un adolescent turbulent, bagarreur et violent et deviendra très rapidement un voyou redouté des autres jeunes. De tels comportements antisociaux seront également rapportés au début de l’âge adulte et principalement à la suite de son retour du service militaire où il s’installe dans la délinquance de manière permanente. En effet, Al-Zarkaoui se fait connaître à Zarka, en raison tout d’abord d’opposition à la police, symbole de l’autorité. Puis en 1987, il sera condamné à deux ans d’emprisonnement pour avoir blessé un jeune de son quartier avec un couteau mais échappera à cette première incarcération contre le paiement d’une forte amende. Cette sentence n’eut aucun effet dissuasif, car par la suite il fut arrêté à plusieurs reprises pour trafic de stupéfiants, vol à l’étalage, et sera même interrogé dans le cadre d’une tentative de viol. Selon le DSM IV, la présence de trois manifestations de ce genre depuis l’âge de 15 ans permettrait de dresser un diagnostic de personnalité antisociale si la personne avait également manifesté des éléments caractéristiques d’un trouble de conduite débutant avant l’âge de 15 ans. Or, durant cette période, peu d’informations, hormis des rixes et de la violence, ont été recensées. Il serait un peu spéculatif de conclure avec certitude de la présence d’un trouble de la conduite, pour affirmer de façon certaine qu’Al-Zarkaoui présente un trouble de la personnalité antisociale. Néanmoins, s’il semble qu’avec plus de renseignements un tel diagnostic aurait pu être dressé, car il a manifesté, avant son ralliement au djihad de nombreux comportements antisociaux, l’éventuelle présence d’un trouble de la personnalité antisociale chez Al-Zarkaoui, ne saurait probablement pas expliquer réellement son engagement dans le djihad et sa radicalisation car entre la délinquance de droit commun dans laquelle il s’était installé et le terroriste le fossé est énorme.
L'apprentissage social
Outre son passé de délinquant, c'est probablement autre chose qui l'a conduit à porter le djihad contre «l'ennemi lointain » et à renforcer son radicalisme. Dans cette perspective, la théorie criminologique développée en 1947 par Edwin Sutherland semble le plus à même de comprendre l’engagement et la radicalisation progressive d’Abou Moussab Al-Zarkaoui comme beaucoup d’autres djihadistes salafistes. S’inscrivant dans la théorie de l’apprentissage, Sutherland va développer le concept de l’association différentielle. Ainsi, le comportement criminel d’un individu serait appris au contact d’autres individus, dans des petits groupes par un processus de communication. Il y a donc une transmission de connaissances par des individus ayant déjà une expérience dans le domaine criminel. Cet apprentissage inclut d’une part des techniques pour commettre des crimes qui peuvent être plus ou moins élaborées, d’autre part, les motifs, les rationalisations de l’acte ainsi que les attitudes à adopter qui permettront de considérer l’agir comme justifié ou excusable. L’individu commettra des crimes lorsqu’il entre dans un processus d’interprétations qui sera favorable à la transgression de la loi. Dans un tel contexte, l’apprentissage nécessite d’entrer en interaction, en relation avec des pairs différents de soi appartenant à un réseau criminel caractérisé comme étant un petit groupe intime de personnes. La délinquance serait ainsi vue comme le produit d’une transmission culturelle. Le concept d’association différentielle développé par Sutherland pourra varier en fonction de la fréquence, de la durée, de l’intensité et de l’antériorité de l’exposition à un modèle criminel. Concernant, le premier élément, à savoir la fréquence, plus un individu sera exposé à un tel modèle, plus grandes sont les probabilités qu’il entre dans une voie déviante. De plus, l’individu adoptera plus facilement des comportements non respectueux des lois lorsque la durée des contacts avec des modèles criminels sera longue et de grande intensité. La quatrième variable, l’antériorité, signifie que plus l’apprentissage se fera jeune puis il y a de risque que le comportement perdure dans le temps.
Ainsi la transposition du concept de l’association différentielle dans le domaine du terrorisme peut permettre d’établir des corrélations avec le processus de radicalisation progressive des terroristes portés par le djihad salafiste tel qu’expliqué par Sageman. L’étude de processus qui a conduit Abou Moussab Al-Zarkaoui à se radicaliser semble nettement pouvoir être éclairé par l’application de cette théorie de l’apprentissage Ainsi, outre la présence de comportements antisociaux durant son adolescence et au début de l’âge adulte et quand bien même Al-Zarkaoui aurait présenté un tel trouble de la personnalité, tout comme le souligne Sageman, une telle personnalité ne lui permettrait pas d’entretenir de bonnes relations avec les autres ni de trouver sa place au sein d’une cellule terroriste car il serait « perturbateur et insoumis ».
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Mosquée Al-Husayn Ben Ali, Amman |
À partir
de la fin des années 1980, Al-Zarkaoui, qui était
un musulman non pratiquant, va commencer à fréquenter
des lieux de culte en commençant par la mosquée Al-Falah,
située dans le principal camp de réfugiés palestiniens
de la ville de Zarka, où il se fera des amis dans «la
jeunesse palestinienne qui défendent un Islam très
politisé » (Brisard, 2004). Ensuite, quelques mois
après ses premiers pas dans la religion, sa mère, décide
de l’inscrire aux enseignements religieux de la mosquée
Al-Husayn Ben Ali à Amman. Très assidu, il commença à y
apprendre les préceptes
salafistes, dans ce lieu de culte qui était à l’époque
considéré comme une étape nécessaire
pour quiconque voudrait aller faire la « guerre sainte » contre
les soviétiques en Afghanistan. On constate donc chez lui,
comme l’avait mis en lumière Sageman concernant le
moudjahidin « une nette montée de ferveur islamique
survenant à l’âge adulte et précédent
de peu son entrée dans le djihad (…) : plus
de 99 % sont devenus très religieux à ce moment là ». Ainsi,
Al-Zarkaoui, un individu assez perdu qui cherchait en quelque sorte
sa voie, se rapproche d’une communauté, dont les pairs à savoir
les imams leur donnent des motifs et des rationalisations afin de
justifier un engagement dans les combats contre un envahisseur sur
une « dar al-Islam ». De là, il cessera
toute consommation d’alcool et de drogue, qui pour Sageman,
est une raison de ralliement au djihad pour de nombreux individus « avec
l’intention d’abandonner
leur vie malsaine qu’ils menaient ». Ainsi, les
prêches ont d’une certaine façon enflammées
les jeunes en manque d’avenir, qui se sont vus « offrir » des
motivations rendant cette lutte justifiée. Cependant, bien
que la fréquentation de ce nouveau milieu pour Al-Zarkaoui
ait largement contribué à son engagement dans le djihad
en terre afghane, on ne peut néanmoins pas y voir la seule
raison de sa radicalisation future, car ce cercle religieux de la
mosquée qu’il fréquentait n'était probablement
pas assez intime pour permettre une « association différentielle ».
De même, il manquait un élément primordial de
la théorie de Sutherland, à savoir l’apprentissage
des techniques pour commettre un crime. Néanmoins, par l’enseignement
religieux d’idéologie salafiste qu’il a reçu,
Al-Zarkaoui va trouver des motivations qui vont justifier son départ
en 1989 et surtout lui a donné « l’accès à une
connexion au djihad » (Sageman, 2005). Ainsi, cette première
fréquentation d’un milieu différent de ce qu’il
connaissait avant, à savoir le milieu religieux, est davantage
une étape qui lui a ouvert la porte vers le djihad, qu’un
réel apprentissage d’un comportement criminel :
il n’y a appris que des rationalisations, ce qui est néanmoins
pas sans conséquence, et constitue d’une certaine manière
une première phase de l’association différentielle,
qui ne demande qu’à être renforcée : « le
ralliement à l’Islam est un processus, pas une décision
isolée » (Sageman, 2005).
C’est donc à travers
les différents réseaux postérieurs qu’Al-Zarkaoui
va progressivement se radicaliser et devenir un terroriste salafiste à temps
plein. Ainsi, dès son arrivée en Afghanistan, on
peut voir les premiers prémices de son apprentissage social
d’un comportement criminel qui deviendra de plus en plus
important au fil du temps. En effet, accompagné d’autres
jordaniens, il quitte son pays pour rejoindre l’Afghanistan,
via la ville de Peshawar au Pakistan, qui était considéré à la
fin des années 1980 comme une place importante où des « militants
musulmans des quatre coins du monde discutent du djihad mondial » (Sageman,
2005). Ainsi, après le développement de la notion
de djihad salafiste dans les années 1970 en Egypte, c’est
progressivement que la radicalisation se fait. Al-Zarkaoui se retrouve
donc dans un endroit très important pour la diffusion du
djihad salafiste. L’exemple des « safe houses »,
permet clairement de voir comment s’est déroulé cet
apprentissage social, cette transmission de culture. En effet, les
combattants islamiques les plus en vue étaient installés
dans de telles maisons d’hôtes, qui constituaient des
petits réseaux intimes où se côtoyaient des
combattants et des prêcheurs
tels qu'Abdallah
Azzam et
Abou Mohammed Al-Maqdisi. Les nouveaux djihadistes fréquentaient
des pairs combattants qui avaient déjà une expérience
criminelle avérée et des grands idéologues de
la mouvance salafistes. Ainsi, par un processus de communication
et par les relations sociales qui vont se tisser, une socialisation
avec les pairs de ce milieu criminel va s’établir :
les idéologues se consacrant à donner des rationalisations,
des motifs pour porter le djihad, tandis que les combattants de plus
longue date se chargeront de l’apprentissage des techniques
nécessaires pour commettre des actes criminels. Les recrues
sont donc « poussées » par ces référents à trouver
normal de se battre pour porter le djihad. Pour les autres volontaires
au djihad, affluents de nombreux pays, le processus d’apprentissage
sera sensiblement le même que dans les « safe houses »,
voir peut être
encore plus important.
Al-Zarkaoui qui à son arrivée à Peshawar n’était pas encore considéré comme un des combattants les plus en vue, à l’instar de nombreux autres jeunes qui ont rallié l’Afghanistan, sera dirigé vers un camp d’entraînement, à Khost (dans l’est du pays). La structure de ces camps est réellement propice à une association différentielle. En effet, il s’agit réellement de petits groupes fermés aux influences extérieures, dirigés par des individus ayant déjà une forte expérience criminelle qui vont transmettre leurs connaissances à des jeunes appartenant à un environnement différent, non criminel. Ainsi, on retrouve clairement les « deux phases » du concept de Sutherland, à savoir d’une part, l’apprentissage aux techniques pour commettre un crime puisque dans les camps qu’il fréquentera, Al-Zarkaoui va bénéficier de formations très complètes aux maniements des armes légères, chimiques, biobactériologiques et des explosifs par des lieutenants déjà expérimentés. De plus, les fatwas qui seront prononcées ainsi que les enseignements religieux que continuera de suivre Al-Zarkaoui, lui donnent des motifs, des rationalisations, des attitudes morales favorables à la violation des lois. Ainsi, par les différentes interprétations possibles des préceptes du Coran, les idéologues de la mouvance salafiste vont réussir à justifier ces comportements criminels en insistant sur le bien fondé de la cause djihadiste. Al-Zarkaoui est en contact avec un réseau terroriste qu’est l’organisation Al-Qaida, puisque les différents camps en Afghanistan et au Pakistan avaient été créés grâce au support financier d’Oussama Ben Laden. A partir de là, il noue de nombreuses relations avec d’autres individus par association ce qui constitue l’assise de sa radicalisation qui a été possible par un échange intense d’idées suite à un processus de communication avec ces personnes qui lui ont donné une « source d’excitation et de motivation » (Sageman, 2005). Au point de vue des rationalités, l’homme qui aura une grande influence sur Al-Zarkaoui, c’est incontestablement Abou Mohammed Al-Maqdisi, qui sera son « maître à penser », qui le guidera dans les attitudes à adopter motivés par le Coran puisqu’il adhérera entièrement aux idées extrémistes de ce dernier. Ainsi, la constitution de réseaux de relations sociales en retrait de la culture dominante ouvrira la voie à un « extrémisme idéologique et à un engagement plus ferme » (Sageman, 2005). Ainsi, Al-Zarkaoui va graduellement entrer dans des activités terroristes apprenant beaucoup des nouvelles personnes qu’il côtoie. De telles activités sont donc très loin des actes que l’on pouvait retrouver dans son passé, ce qui prouve clairement que son association avec des membres d’un milieu différent qu’il avait connu jusqu’alors, est la raison principale de son affiliation au terrorisme et a entraîné sa
radicalisation progressive au fil du temps et des rencontres.
Après
son court passage au camp de Khost, il restera dans les réseaux djihadistes,
puisque grâce à Al-Maqdisi, il s’installera de plus en plus
dans la mouvance islamique radicale en devenant d’abord correspondant à partir
de 1989, pour le magazine « Al-Bunyan Al-Marsus »,
dirigé par Mohammed Shobana et dont les liens avec les moudjahidines et
Al-Qaida étaient démontrés. Par des entrevues avec d’anciens
combattants qui étaient vus comme des libérateurs, il va encore
beaucoup apprendre. Il est largement envisageable que ces témoignages
et l’environnement dans lequel il évoluait à l’époque,
lui ont également fourni des motifs du bien fondé du djihad. Dès
lors, son apprentissage des techniques nécessaires pour commettre des
crimes va principalement se dérouler au camp de Sada, qu’il rejoindra
en 1992 et qui était considéré comme un passage obligé des
futurs terroristes islamiques. En effet, pour exemple, plusieurs figures importantes
du terrorisme international contre les États-Unis ont fréquenté ce
camp à l’instar de Rami Youssef, le concepteur du premier attentat
contre le World Trade Center, le 26 février 1993, ou encore Khalid Cheikh
Mohammed, appartenant à la cellule de Hambourg et concepteur de l’attentat
du 11 septembre 2001 contre les deux tours jumelles et le Pentagone. Il y apprendra
le maniement des armes de guerre de type kalachnikov et surtout un élément
important qui vient renforcer la théorie de l’apprentissage, c’est
qu’à l’époque ce camp d’entraînement était
dirigé par un irakien Abou Burhan Al-Iraqi, dont les troupes avaient
la renommé de pratiquer souvent la décapitation. Or, une telle
pratique barbare, est vraiment ce qui a fait la reputation internationale d’Al-Zarkaoui à un
point tel, qu’à partir de l’année 2004, plus personne
ne pouvait ignorer le nom de ce jordanien. Il est donc envisageable de penser
qu’Al-Zarkaoui a reçu une telle « formation »,
et par renforcement et imitation, il a reproduit ce comportement des plus criminels
des années plus tard. Dès lors, c’est par le passage dans
ces différents camps d’entraînement, à Khost, et principalement
celui de Sada qu’Al-Zarkaoui entre réellement dans une sous-culture
dont les principes seront guidés par l’idéologie salafiste
et dont les comportements criminels seront justifiés afin de porter
le djihad. Son apprentissage a d’autant été important que
la durée, la fréquence et l’intensité de l’exposition à ce
modèle criminel aient été longs, puisqu'il passera plus
d’un an dans ce camp. Le seul élément qui fait défaut
c’est l’antériorité. Néanmoins, la prochaine
génération de djihadistes salafistes mondiaux risque fortement,
d’être très tôt éduquée à porter
le djihad. En effet, Saleh Al-Hami, beau-frère d’Al-Zarkaoui, avait
précisé, dans un interview qu’il préparait déjà ses
trois fils au djihad pour aller affronter les États-Unis.
Ensuite,
sa première expérience sur le terrain en tant que criminel, résultera
encore de ses relations, et s’apparentera davantage à une expérience
de guerrier que de djihadiste. Néanmoins, ceci va lui permettre « de
faire ses armes », puisqu’il
combattra aux côtés du grand seigneur
de guerre, Gulbuddin
Hekmatyar,
lors de des luttes internes que vont se mener différents clans, après
le départ de l’armée soviétique pour imposer leur
gouvernement. A la suite de cette victoire, il décide de retourner en
Jordanie, en ayant acquis une lourde expérience par le biais de l’apprentissage
résultant de l’association avec des pairs. Il est désormais
bien déterminé à mener le dijhad, d’abord contre
l’ennemi proche et ensuite contre l’ennemi lointain. Ainsi, assez
rapidement il va décider, comme énoncé dans la première
partie, de créer sa propre organisation, « Bayt
al-Imam », qui sera un petit groupe fermé et composé d’anciens
combattants « afghans » et de jeunes jordaniens désœuvrés.
Al-Zarkaoui va donc transmettre son expérience pour commettre des actes
terroristes, et sera également épaulé d’Al-Maqdisi
qui assurera l’enseignement religieux au groupe en dispensant un discours
politique haineux. Il donnera les motifs, les rationalisations nécessaires
aux nouveaux membres sans expérience, qui vont l’acquérir
aux contacts d’autres individus. De la sorte, selon le concept de l’association
différentielle, le réseau est tellement clos aux influences
extérieures que va se développer une sous-culture animée
par le djihad salafiste. Ainsi, les attentats qui seront tentés par « Bayt
Al-Imam », c’est-à-dire des comportements non conformistes
aux lois, seront justifiés par les interprétations qui seront
faites du Coran par Al-Maqdisi. Ainsi, une idée principale qu’il
va véhiculer c’est que « chaque individu doit conduire
sa vie en fonction du Coran, et que les gouvernements arabes, en particulier
jordanien, ne respecte pas ce précepte » (Brisard, 2004).
De la sorte, lorsque l’on se rapporte au concept de Sutherland, qui
précise dans sa théorie, qu’une personne devient délinquant
lorsqu’il y a un excès de définition favorable à la
violation des lois sur les définitions non favorables, dans le cas
du djihad, c’est essentiellement sur la base d’interprétation
du Coran que des dérogations aux lois seront justifiées
ou du moins excusables.
Suite au démantèlement
de son premier groupe terroriste et à son incarcération, Al-Zarkaoui
va accroître progressivement son fanatisme religieux. Très vite
il reconstitue autour de lui un réseau formé d’anciens amis
moudjahidines et fréquentera les lieux de culte les plus radicaux dans
lesquels les mollahs prêchent la haine et la violence contre les pays
occidentaux. Animé par cette sous-culture transmise par des pairs déviants,
et fort de ces apprentissages aux techniques pour commettre des crimes, les fatwas
et les discours haineux de la fin des années 1990, vont justifier les
futures actions terroristes contre la nouvelle cible c’est-à-dire
l’ennemi lointain : les États-Unis et l’Occident en général.
Ici, on voit très
bien que les liens d’amitié jouent également
un rôle très important, car les personnes qui entoureront
Al-Zarkaoui seront d’anciens
membres de « Bayt Al-Imam ». Ainsi, par exemple,
lorsqu’il repart en Afghanistan à la fin de l’année
1999, il sera entouré de deux anciens amis, Khaled Al-Aruri et Abdel Hadi
Doughlas, toujours fidèles à ses côtés. De retour
dans ce pays, et fort d’anciennes relations, Al-Zarkaoui et sa petite cellule
intégrera assez rapidement l’organisation Al-Qaida, qui s’était
depuis lors ouvertement engagée, dans un djihad salafiste mondial désormais
offensif contre l’ennemi lointain. C’est dans un tel environnement
fermé de l’organisation d’Oussama Ben Laden, qu’Al-Zarkaoui
va se radicaliser davantage, animé d’une haine féroce
contre les États-Unis.
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Al-Zarkaoui en démonstration |
Très vite il préparera de nombreuses actions terroristes dans l’optique de porter le djihad, mais surtout, fort de son expérience passée, il deviendra très rapidement un cadre opérationnel d’Al-Qaida : ce n’est plus lui qui apprend de pairs criminels, au contraire, il a désormais comme rôle de transmettre son expérience dans le domaine militaire. De ce fait, il prendra la direction de camps d’entraînement pour des volontaires et leur apportera les connaissances et la formation nécessaire pour commettre des actes terroristes. Dans le cadre de cette enceinte un important apprentissage au maniement des armes, des explosifs et des produits chimiques sera donné aux nouveaux arrivants. Ainsi, il ne fait aucun doute que le concept de l’association différentielle de Sutherland, permet à ces individus de devenir de futurs djihadistes d’autant plus que ces camps sont imprégnés de la sous-culture développée par le premier cercle d’Al-Qaida qui donne les rationalisations pour abattre l’ennemi américain.
Enfin, L’Irak
ne sera finalement, pour Al-Zarkaoui que la terre où il va mener de manière
extrême le djihad salafiste mondial défensif, convaincu de la légitimité de
sa cause et surtout de ses moyens d’actions, basés sur le Coran.
Ainsi, il est persuadé, comme le précise J-C Brisard, que les actes
de barbarie qu'il a commis sont justifiés par le livre sacré puisque « Dieu
nous permet de leur rendre la pareille, avec les mêmes moyens que ceux
qu'ils utilisent. S'ils tuent nos femmes nous tuerons leurs femmes ». Mais
souvent, pour légitimer de tels actes, les salafistes omettent volontairement
de citer des passages du Coran qui contrediraient le recours à la violence.
En effet, Marc Sageman mentionne l'exemple d'Abdessalam Faraj qui se base sur
un verset qui précise : « Après que les mois sacrés
expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les,
assiégez-les et guettez-les dans une embuscade ».Mais il ne précise
pas la suite à savoir : « Si ensuite ils se repentent, accomplissent
la salat et acquittent la zakat, alors laissez-les la voie libre, car Allah est
Pardonneur et Miséricordieux ». L'habileté réside
alors dans le choix des bons passages pour montrer aux djihadistes que de tels
agissements sont justifiés et autorisés par Dieu.
L’apprentissage
social dont a bénéficié Al-Zarkaoui, est incontestablement
la raison fondamentale de la radicalisation extrême de son jordanien comme
en témoigneront la longue liste des attentats imputables à son
organisation et bien sûr les multiples décapitations. Le fait d’avoir
vécu durant de nombreuses années dans des réseaux fermés
aux influences extérieures a contribué à son expérience,
ainsi qu’à l’émergence et au renforcement de cette
sous-culture terroriste d’inspiration salafiste dont l’ennemi était
désormais identifié.
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| Les nombreux visages d'Al-Zarkaoui |
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