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A. D'un terrorisme local au djihad salafiste mondial
Abou Moussab Al-Zarkaoui, va commencer à ce faire une réputation d’abord sur le plan régional, c’est-à-dire sur la scène du Proche Orient avant d’être considéré comme un terrorisme d’envergure à l’échelle internationale, devenant dès l’année 2003, le principal terrorisme recherché dans le monde, devançant ainsi, Oussama Ben Laden, l’ennemi numéro des Etats-Unis.
La création de sa première organisation terroriste
Ancien vétéran de la première guerre d’Afghanistan contre les soviétiques, à la fin des années 1980, Al-Zarkaoui ne participa cependant pas réellement sur le champ de bataille à la victoire afghane en raison de son arrivée tardive : les troupes de l’armée rouge à partir du mois de février 1989 avaient entamé leur retrait du territoire.
Lors de son retour dans son pays d’origine au milieu de l’année 1993, Al-Zarkaoui qui a rejoint le quartier Al-Ramzi de la ville de Zarka, va nourrir une hostilité croissante envers le royaume hachémite de Jordanie, qui s’est au début des années 1990 fortement libéralisé tant au plan économique que politique. Ceci constituera une des principales justifications des multiples projets et actions terroristes mis sur pied par Al-Zarkaoui et menaçant directement la sécurité nationale jordanienne. En effet, c’est à cette époque qu’il va créer son premier groupe terroriste, « Bayt Al-Imam » signifiant littéralement « Allégeance aux imams ». Ceci met clairement en évidence le rôle que la religion a pris dans sa vie et son engagement dans le djihad contre tout d’abord les « régimes infidèles » au niveau régional que sont Israël et le royaume de Jordanie qui s’était engagé dans un accord de paix au Proche-Orient ; accord désapprouvé par les vétérans jordaniens rentrés au pays et qui étaient prêts « pour une confrontation avec le régime en raison de leurs croyances » (jordanian militants train in Afghanistan to confront regime, AFP, 30 mai 1993). Ainsi, dès le retour des « arabes afghans », les services de renseignement jordaniens vont mettre sous surveillance, bon nombre de ces combattants, dont Al-Zarkaoui car leur menace envers le royaume était réelle.
C’est ainsi fort de son charisme qu’il va s’entourer d’anciens amis ou connaissances de Zarka, pour créer cette organisation terroriste qui sera fortement influencée par la religion pour légitimer leurs actions terroristes.
En effet, Abou Mohammed Al-Maqdisi, un des idéologues salafistes les plus en vue de l’époque contemporaine au Proche-Orient, dont l’amitié avec Al-Zarkaoui a débuté quelques années plus tôt en Afghanistan, sera un des deux principaux piliers de « Bayt Al-Imam ». Il sera chargé d’assurer l’enseignement religion aux membres du groupe ou encore de prêcher dans les mosquées de la capitale jordanienne (Amman), et des villes périphériques, dans l’optique d’attirer de nouveaux jeunes dans l ’organisation, ce qui passe par l’adoption de l’idéologie salafiste. Ces thèmes de prédilection qui auront une grande influence particulièrement sur Al-Zarkaoui, responsable des opérations militaires, sont : la nécessité du djihad, la lutte contre les infidèles, l’ingérence américaine au Proche-Orient. Ainsi les actions coordonnées par Al-Zarkaoui seront tournées irrémédiablement dans cette direction avec dans le cadre de « Bayt Al-Imam », une portée régionale bien que les cibles pourront être internationales lorsqu’il visera les intérêts occidentaux en Jordanie ou en Israël.
Outre Al-Zarkaoui et Al-Maqdisi, le noyau dur de l’organisation se compose également de Khaled Al-Aruri et Abou Khalil. Le reste du groupe est principalement constitué d’anciens combattants « afghans », qui ont déjà une bonne formation militaire car ils ont suivi, tout comme Al-Zarkaoui, les programmes d’entraînement dans des camps au Pakistan et en Afghanistan, de jeunes jordaniens désœuvrés, ainsi que des personnes ayant des connaissances plus spécifiques comme par exemple le beau-frère d'Al-Maqdisi, Mustapha Hassan Mousa (ancien membre de l’armée de Mohammed) qui apportera à l’organisation ses connaissances en explosifs. Très rapidement Al-Zarkaoui arrive à rassembler autour de lui avec l’aide d’Al-Maqdisi, un certain nombre de « fidèles », mais encore fallait-il pour mener à bien son djihad salafiste disposer de moyens matériels : il est certes important d’avoir des hommes à sa disposition mais sans équipement les idées seraient toujours restées à l’état embryonnaire. C’est encore Al Maqdisi qui va être d’une aide capitale, car à la suite de l’invasion du Koweit par l’Irak, il avait racheté des munitions laissées sur place par les troupes irakiennes. Il avait donc déjà envisagé de mettre à exécution les idées développées dans ses prêches et de passer ainsi « des mots à l’action ». Il convient de fortement insister sur le rôle central qu’a joué Al-Maqdisi dans la mise sur pied de la première organisation terroriste d’Al-Zarkaoui, lui fournissant l’idéologie et par la même occasion de nouveaux membres adhérant à ces idées, ainsi que le support matériel nécessaire à la concrétisation d’actions terroristes. Il est ainsi fort à parier que sans l’appui de ce leader de la mouvance salafiste au Proche-Orient, et malgré le charisme que dégageait Al-Zarkaoui depuis son retour d’Afghanistan, il n’aurait jamais pu rassembler autant de personnes, toutes vouées corps et âme au djihad, et n’aurait pas pu, par manque de moyens envisager des actions d’envergure menaçant la sécurité nationale du royaume de Jordanie. Il serait alors, du moins dans un premier temps, resté un criminel de droit commun, agissant en bande organisée. Ainsi, le réseau social qu’il s’est tissé en Afghanistan a joué un rôle central dans son engagement dans des activités terroristes régionales puis ensuite internationales. |
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Premières actions terroristes et incarcération
La première action qu’Al-Zarkaoui commandita en tant que chef des opérations de « Bayt Al-Imam », était une action kamikaze contre des cibles israéliennes à la frontière israélo-jordanienne. Mais celle-ci fut prématurément stoppée, à la suite de l’arrestation par les autorités jordaniennes de l’un des deux terroristes qui devait conduire l’opération, à savoir Abdel Hadi Daghlas. Malgré l’échec de son premier plan terroriste, ceci ne freina pas Al-Zarkaoui dans son djihad au niveau local. En effet, peu de temps après, pour marquer son hostilité envers le royaume Hachémite de Jordanie et aussi dans l’espoir de porter un coup dur aux services de renseignement jordaniens, garant de la sécurité nationale du régime, il prend le commandement d’un projet d’attentat visant explicitement Ali Berjak, qui était à l’époque membre de l’unité antiterroriste du GID. Cet acte avait probablement pour signification d’inspirer la terreur en Jordanie en s’attaquant directement à l’organisme chargé de lutter contre le terrorisme. Par la même occasion, il montrait la capacité de son organisation de s’attaquer à des sources de natures différentes. Conjointement, il préparait également un autre attentat contre un haut dirigeant politique, Yacub Zayadin, président honoraire du parti communiste jordanien. Cet acte affirmait qu’Al-Zarkaoui voulait s’attaquer à tous les « maux », symbole de l’Occident qui envahissent les pays arabes. Cependant aucune de ses actions n’aboutira. On peut seulement voir planer l’ombre d’Al-Zarkaoui, huit ans plus tard, en 2002, lorsque l’explosion de la voiture de la femme de l’agent du GID tua deux personnes.
Ainsi, moins d’un an après la création de son premier réseau terroriste, Al-Zarkaoui est devenu une menace sérieuse au Proche-Orient et plus particulièrement dans son pays d’origine qui le considérait comme un acteur important susceptible de porter atteinte à la stabilité du royaume. Il fut rapidement bien connu du GID et en était même devenu une cible prioritaire. En raison de la surveillance dont il faisait l’objet, il décide avec Al-Maqdisi, de quitter le pays pour pouvoir continuer à porter le djihad. L’idée d’attaquer le régime jordanien « corrompu » n’était pas abandonné, mais désormais, en raison du danger intérieur des services de renseignement, l’ennemi proche devait être frappé de l’extérieur. Néanmoins, en dépit des précautions prises, Al-Zarkaoui, qui avait reçu une convocation à se présenter à la police, fut arrêté le 29 mars 1994, avant d’avoir pu quitter la Jordanie, suivi quelques jours plus tard de l’idéologue du groupe. Durant son interrogatoire il affirma clairement sa volonté de résister à quiconque voudrait l’empêcher de poursuivre ses projets contre les infidèles en visant expressément le royaume hachémite. En effet, il précisa en ces termes : « J’aurais fait l’impossible pour ne pas y aller et résister s’ils décidaient de m’emmener. Lorsque j’ai su que j’étais convoqué, j’ai acheté […] une mitraillette […] que j’ai payée 800 dinars. Je l’ai fait dans le but de résister si la police venait chez moi. […] J’avais trois chargeurs pour cette arme et 35 cartouches ». (Cour de sûreté du royaume hachémite de Jordanie, décision 95/300, 31 août 1994). Comme bien heureusement, tous ces projets d’actes terroristes antérieurs avaient couru à l’échec, les quatre chefs d’accusation retenus furent : la participation à une organisation illégale, la détention de matériels explosifs et d’armes sans en avoir l’autorisation, la falsification de passeports et en dernier lieu, l’atteinte à l’honneur du roi Hussein de Jordanie. Deux jours plus tard, alors que l’on pouvait imaginer qu’Al-Zarkaoui se serait défendu farouchement en démentant les chefs d’accusation retenus et en tenant tête aux forces policières de ce pays « infidèle », il signe ses aveux : « (…) Je suis coupable d’avoir détenu des bombes et des mines sans permis officiel, d’avoir fabriqué et utilisé un faux passeport. Je signe et confirme, Ahmad Fadel ». L’homme autoritaire animé d’une forte hostilité à l’égard de son régime, semble ainsi s’être confondu extrêmement rapidement, ce qui paraît fortement surprenant. Le « petit dur » de Zarka ne l’était-il seulement qu’en apparence ou lorsqu’il pouvait jouir de l'effet de groupe ? Ceci semble néanmoins assez difficile à imaginer, tant il semblait animé par le désir de résister à quiconque se dresserait sur sa route. On peut donc fortement s’interroger sur le caractère volontaire de ses aveux.
Le 27 novembre 1996, les deux piliers de « Bayt Al-Imam », ainsi que les onze autres principaux membres de l’organisation sont jugés et condamnés à quinze ans de réclusion criminelle. Ils seront dans un premier temps emprisonnés dans la prison de haute sécurité de Suwaqah située en plein désert, plus ensuite pour la plupart d’entre eux, excepté principalement Al-Maqdisi, ils seront transférés à la prison de Jafar en 1998. Bien que derrière les barreaux et le démantèlement de son organisation terroriste, n’aurait-il pas été plus judicieux d’incarcérer les différents membres de Bayt Al-Imam dans divers pénitenciers ? En effet, malgré la dissolution du groupe, dans les faits les membres étaient toujours ensemble ce qui pouvait les pousser à développer encore des idées terroristes, néfastes pour la sécurité nationale. Cependant, toute capacité d’action leurs était désormais impossible. En prison, de par son charisme, son opposition à l’autorité carcérale et également par la force physique qu’il dégageait, n’hésitant pas à se confronter aux autres détenus ne partageant pas les opinions idéologiques, il réussit à s’imposer comme le chef respecté dans son nouveau milieu et à reconstituer une « cour de fidèles » autour de lui, partageant la même idéologie salafiste. Durant son incarcération, vêtu de la tenue traditionnelle afghane, il est décrit comme profondément religieux, passant son temps à mémoriser les versets du Coran.
Alors que l’on pouvait espérer que son incarcération aurait pu l’adoucir, freiner son fanatisme religieux puisqu’il ne pouvait pas mettre à exécution ses projets terroristes au Proche-Orient, de part son attitude en prison, on pouvait déjà envisager que l’enfermement ne jouerait pas son rôle de réhabilitation au sein de la société. Bien au contraire cette sentence à une lourde peine va renforcer la haine qu’il nourrissait à l’égard du royaume de Jordanie qui selon lui collaborait avec l’ennemi et d’une façon plus générale sa haine contre les « infidèles ». Il est persuadé du bien fondé de sa cause c’est-à-dire de la nécessité de continuer la lutte pour imposer les préceptes fondamentaux de l’idéologie salafiste. Néanmoins, les services de renseignement jordaniens peuvent se réjouir : la principale menace pour la sécurité nationale est hors d’état de nuire pour une longue période.
Au fil des années de prison, les cibles de son hostilité se sont élargies. En effet, alors qu’à la fin des années 1980, son principal ennemi était l’envahisseur soviétique en terre afghane, suivirent la Jordanie et Israël au début des années 1990, durant son séjour en prison il exprima ouvertement sa haine à l’égard des États-Unis et de l’Occident en générale. Il était désormais prêt à mener un djihad contre des cibles occidentales sur la « dar al-islam » (terre de l’Islam). Al-Zarkaoui, semblait alors vouloir suivre la ligne de conduite de l’organisation terroriste Al-Qaida. En effet, avant son procès, la « déclaration de djihad contre les Américains occupant la terre des deux lieux saints – expulsion des infidèles de la péninsule arabe », marque un tournant important vers le djihad salafiste mondial. S’inscrivant dans l’idéologie d’Abdallah Azzam, maître à penser d’Oussama Ben Laden, assassiné en 1989 à Peshawar, cette fatwa en date du 8 août 1996 incite à un djihad défensif ayant pour but « d’atteindre le principal ennemi qui a divisé l’Umma en différents petits pays (…) » (cité par Sageman, 2005), à savoir les Américains. De même, peu de temps avant les attentats commis contre les ambassades américaines de Nairobi au Kenya et de Dar es-Salaam en Tanzanie, durant l’année 1998, la fatwa du Front islamique international, du 23 février 1998, déclare ouvertement le « djihad contre les juifs et les croisés ». Comme le souligne Marc Sageman, dans ce document qui devient le manifeste fondateur du djihad salafiste mondial visant expressément les États-Unis et le monde occidentale de manière générale, « Oussama Ben Laden étend son précédent concept de djihad défensif au djihad offensif ». La manifestation imminente de ce djihad offensive est, comme mentionné précédemment, les attentats contre les deux ambassades américaines, commis sur le sol africain.
A cette époque, Al-Zarkaoui, en raison de son incarcération, n’en était cependant resté qu’au stade de terroriste local. Mais suite à sa sortie de prison inattendue et à son futur ralliement à l’organisation Al-Qaida, il s’engagera également dans le djihad salafiste mondial à la fois défensif et offensif bien que son terrain d’action sera en grande partie les terres arabes. |
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Une décision lourde de conséquence
Alors qu'Al-Zarkaoui a encore de longues années en prison devant lui, et que ses agissements en milieu carcéral montre qu’il est toujours animé d’une haine contre les « infidèles », les « non-croyants », termes qui englobent désormais pour lui, les chrétiens, les juifs, les chiites, les Américains et d’une manière générale tous ceux qui n’adhérent pas aux préceptes salafistes les plus extrêmes, le roi Abdallah II, successeur au trône à la mort de son père en janvier 1999, va prendre une décision lourde de conséquence qu’il qualifiera lui-même par la suite comme une probable erreur. En effet, au début de son règne, à la suite de nombreuses sollicitations, notamment des frères musulmans, le nouveau roi prend un décret royal le 18 mars 1999, par lequel il gracie les prisonniers politiques incluant les prisonniers islamistes. Al-Zarkaoui bénéficie, tout comme ses anciens camarades de « Bayt Al-Imam », d’une libération anticipée réellement inattendue. Il quittera donc la prison de Jafar, dix jours plus tard, le 29 mars 1999. On peut se poser la question de savoir pourquoi une telle décision a été prise, alors même que son comportement de leader, clamant le djihad salafiste, s’opposant aux gardiens et ayant réussi à fidéliser un certain nombre de ses codétenus, ne faisait aucun doute de la dangerosité de cet homme qui s’était radicalisé au fil du temps. On peut donc largement critiquer le roi Abdallah II, qui devant les futurs agissements d’Al-Zarkaoui, essayait de se sauver la face en disant qu’à l’époque rien ne laissait présager ce qu’il allait advenir de ce terroriste local, qui n'avait à l’époque connu que des échecs dans ces projets terroristes antérieurs. Néanmoins, ne pouvait-on pas déjà prédire à l’époque de son engagement dans un islamisme radical et de par son comportement qu’il ne changerait pas et qu’il était au contraire vouer à mettre à exécution ses idées d’éliminer les « kâfirs » ? En effet, beaucoup d’éléments qui seront précisés dans la dernière partie et en particulier, la place importante que prenait la religion dans sa vie basée sur des préceptes salafistes, ainsi que son réseau de relations sociales, auraient pu permettre d’anticiper non pas les actes de barbarie qu’il commettra par la suite à savoir les décapitations d’otages, mais de reconnaître la menace terroriste qu’il constituait, ce qui n'aurait justifié aucun traitement de faveur. Bien sûr il est évident qu’avec du recul il est plus facile de remettre en cause la décision d’amnistie lui ayant été accordée : la critique étant toujours plus facile après que des faits se soient réalisés. Néanmoins une plus grande précaution envers la personne d’Al-Zarkaoui aurait quand même été de mise.
Dès l’été 1999, sans aucune surprise, il décide de tout quitter pour s’engager dans le djihad mondial et ne reviendra en Jordanie que de manière épisodique pour mettre à exécution des actions terroristes. Il part alors pour le Pakistan dans la ville frontière avec l’Afghanistan de Hayatabad (près de Peshawar) avec un visa de six mois. Le 26 mai 2004, alors en Irak pour combattre les Américains il évoquera son départ : « Bien que j’aspire au berceau de mon enfance et éprouve un désir ardent pour mes parents, mes frères, et mes amis d’enfance, je suis global et je n’ai aucune terre que je puisse appeler mon pays. Ma patrie est là où me porte la parole de Dieu (…). J’ai délaissé la terre de ma mémoire et émigré pour la terre de l’espoir, où la religion de Dieu a été établie sur terre, puis pour la terre d’Afghanistan, en obéissance à Allah » (« Al-Qaida’s Abu-Mus’ab al-Zarqawi confirms he is currently in Iraq », Al-Sharq Al-Awsat). Le choix de cette ville ne s’est pas fait au hasard, il ne s’agissait pas d'une décision anodine pour la poursuite de son djihad, bien au contraire elle fut mûrement réfléchie. En effet, à l’époque, Hayatabad était considéré comme un des principaux centres névralgiques de l’organisation Al-Qaida. Par le choix de cette localité, il montre son ambition de se rapprocher du réseau le plus important de la tendance salafiste au Moyen-Orient. Arrêté au courant du mois d’octobre de la même année, il est étonnement relâché alors même qu’il est répertorié dans son pays d’origine comme terroriste. Une nouvelle fois Al-Zarkaoui passe entre les « mailles du filet ». Il en profite alors pour rejoindre l’Afghanistan, sa première terre de djihad et s’établit près de Kaboul. C’est un pays qui semble a priori largement lui convenir car au point de vue de l’interprétation coranique, le régime des talibans applique la charia strictement. Al-Zarkaoui n’éprouvera pas de difficulté à se reconstituer une cellule, composée principalement de jordaniens qui l’ont suivi et de fidèles collaborateurs du temps de « Bayt Al-Imam » tels que Khaled Al-Aruri et Abdel Hadi Doughlas. Ses liens sociaux, ses relations d’amitié vont largement jouer à son profit d’autant plus que son entrée dans la nébuleuse Al-Qaida sera également fortement liée à une de ses relations qui n’était autre que l’un des chefs des opérations de cette organisation, Abou Zubaybah (lui-même jordanien). L'accès à ce groupe terroriste va fortement marquer son passage dans le djihad salafiste mondial visant principalement les États-Unis. Al-Zarkaoui devient ainsi un terroriste qui commence à se faire un nom sur la scène internationale, même si ses activités terroristes se limitent à la « dar al-islam ». Al-Qaida lui assurera dès lors le soutien financier et logistique dont il aura besoin pour préparer et mener à bien ses opérations terroristes s’inscrivant dans un djihad défensif. Il deviendra rapidement, dès la fin de l’année 1999, un maillon important de l’organisation de Ben Laden sur le sol afghan en intégrant le deuxième cercle du leader saoudien, à savoir celui des cadres opérationnels. Il prendra alors la direction d’un camp d’entraînement dans l’Ouest de l’Afghanistan à Hérat, ville stratégique qui ouvre la porte sur le Kurdistan irakien via l’Iran. Ce camp sera dissimulé sous la forme d’une école religieuse, qui portera le nom de sa future organisation terroriste en Irak, « Jama’at al-Tawhid wal Djihad ». Les volontaires, qui devront se soumettre à un serment d’allégeance, bénéficieront dans le cadre de cette enceinte d’un important apprentissage au maniement des armes, des explosifs et des produits chimiques et biobactériologiques.
Le premier projet terroriste auquel il participera depuis sa sortie de prison, fut coordonné par Abou Zubaydah et devait viser des cibles américaines et israéliennes en Jordanie, à l’occasion du passage au deuxième millénaire. Ce « Millenium Plot » qui aurait visé, entre autre, l’hôtel Radisson SAS situé à Amman, fut stoppé à temps par les services de renseignement jordaniens. Il fut une nouvelle fois condamné à quinze ans de réclusion criminelle mais cette fois-ci par contumace. La menace Al-Zarkaoui n’était donc pas mise hors d’état de nuire puisqu'il était toujours dans la nature. L’annonce de cette sentence, tout comme son emprisonnement antérieur, n’aura eu aucune conséquence : il est bien décidé à poursuivre le djihad salafiste en luttant contre « l’ennemi lointain » et en s’attaquant aux « régimes infidèles ». Sa menace ne serait alors que croissante au fil du temps. Ainsi, en 2000, avec l’apport financier d’Al-Qaida, il va planifier une attaque kamikaze sur sol israélien, tentative qui avait échoué six ans auparavant dans le cadre de son premier groupe terroriste. Cependant, en dépit de toutes les précautions prises et d’une planification minutieuse des détails de l’opération, le manque d’expérience terroriste des trois individus qui devaient mener l’action-suicide sur le terrain va aboutir à un nouveau fiasco : ils seront arrêtés après avoir pris la fuite lors d’un contrôle de routine, à Van en Turquie. Il semble ainsi, que le choix que fait Al-Zarkaoui, concernant ces hommes de terrain, se révèle bien heureusement assez mauvais.
Nouvel échec ne signifie néanmoins pas résignation. En effet, au cours de l’année 2002, il met en place un nouveau projet d’attentat sur le territoire jordanien ; action encore une fois coordonnée depuis l’étranger puisqu’il était à l’époque en Syrie. Al-Zarkaoui est vraiment un homme sans frontière. Alors que les deux précédents projets avaient pour but de faire le plus de mort chez les « non-croyants », cet attentat sera ciblé sur une personne, Laurence Foley. L’objectif de cette cellule contrôlée par Al-Zarkaoui, qui fut finalisé le 28 octobre 2002, était d’assassiner ce diplomate américain de l' USAID. Par cet assassinat c’était directement l’ennemi américain qui était visé, et, d’une manière indirecte, Al-Zarkaoui voulait montrer au monde entier qu’il était prêt à s’attaquer à des cibles de natures différentes tant que ça s’inscrivait dans sa logique de djihad salafiste défensif visant à libérer la « dar al-islam » de l’envahisseur ou de ces influences. Les intérêts occidentaux dans le monde arabe faisaient désormais l’objet d’une attention particulière de la part d’Al-Zarkaoui. Pour mener à bien ce projet, il va redoubler de vigilance en préparant minutieusement l’assassinat et en s’entourant des bonnes personnes susceptibles de conduire à terme l’opération. Les moyens mis en œuvre seront considérables, voire disproportionnés, alors même qu’il ne s’agissait que d’une cible unique. Il avait d’autant plus à cœur de réussir cette mission, que les précédentes s’étaient soldées par un échec. Il souhaitait ainsi maintenir la confiance qu’il bénéficiait des dirigeants d’Al-Qaida. Un nouveau fiasco aurait été une grande humiliation. Ainsi ce n’est pas moins d’une dizaine d’hommes qui participeront aux préparatifs de cette opération dont la tâche finale incombera à Salem Saad Salem Ben Suweid, ancien combattant « afghan » expérimenté. Accompagné de son complice, ils ont épié leur victime pendant de longs jours afin d’identifier tout obstacle potentiel et de déterminer le moment opportun pour mettre le projet à exécution. Zarkaoui, alors en Syrie, ira même jusqu’à vérifier sur le terrain, c’est-à-dire en pénétrant sur le sol jordanien où il encourait 15 ans d’emprisonnement, que l’opération sera couronnée de succès. Ici on peut pointer du doigt la laxité de certains pays arabes quant à la circulation des terroristes ou la carence des contrôles aux frontières. En effet, à plusieurs reprises, par la suite, des États comme la Syrie ou l’Iran vont faciliter la circulation d’Al-Zarkaoui au Proche-Orient et n’ont certainement pas fait tout leur possible pour l’arrêter alors même qu’il était établi sur leur territoire et considéré comme un terroriste dangereux dans son pays. Se faisant, après avoir fourni l’apport financier et matériel, à savoir « un pistolet 7 mm, un silencieux et sept chargeurs » ( Brisard, 2004), le 28 octobre 2002, le plan sera mis à exécution et pour une fois aboutira : Al-Zarkaoui connaissait enfin le « succès ». Toutes les précautions prises ont porté leur fruit et ont permis de montrer sa capacité de coordonner un attentat depuis un pays extérieur. Désormais il ne faisait plus aucun doute que la machine Al-Zarkaoui était en marche et que rien sinon son incarcération ou sa mort viendrait freiner. Si son nom avait pu échapper aux États-Unis lors de la tentative d’attentat lors de la célébration du nouveau millénaire à l’hôtel Radisson SAS, par l’assassinat du diplomate il devenait une sérieuse menace pour les Américains : l’ombre d'Al-Zarkaoui planerait désormais sur de nombreux actes dirigés contre les intérêts occidentaux en terre arabe. Par cet attentat, qui portait également atteinte comme tout acte terroriste, à la sécurité nationale de l’État sur lequel il a été commis, à savoir, le royaume de Jordanie, Abou Moussab Al-Zarkaoui, fut condamné à mort par pendaison par contumace, par une décision en date du 6 avril 2004. La menace qu’il représentait été réellement prise au sérieux. Néanmoins devant l’incapacité des différents services de renseignement à le localiser et à l’appréhender, Al-Zarkaoui, fort de ses relations et de ses réseaux pourra poursuivre ses agissements terroristes, imprégnés au fil de temps, de plus en plus de barbarie, avec le recours à des décapitations d’otages lors de son djihad en Irak. Il deviendra un monstre, dont l’objectif est de véhiculer la terreur chez les « non-croyants », dans l’optique finale de poursuivre le djihad salafiste mondial.
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Al-Zarkaoui, un terroriste œuvrant sur la scène internationale
Abou Moussab Al-Zarkaoui est désormais bien connu sur la scène mondiale, comme étant un terroriste avéré de la mouvance salafiste, et un des lieutenants opérationnels de Oussama Ben Laden, a qui, il avait prêté serment d’allégeance au début de l’année 2001 : « l’engagement de Dieu me revient, pour écouter et obéir à mes supérieurs, qui effectuent ce travail dans l’énergie, la difficulté et le don de soi, et pour que Dieu nous protège de sorte que les mots de Dieu soient les plus élevés, et que sa religion soit victorieuse » (Brisard, p.95). Cependant, son djihad était pour l’heure essentiellement défensif et régional puisqu’il n’œuvrait aucunement sur les terres de « l’ennemi lointain » ou de pays tiers. Ces actions avaient visé les intérêts occidentaux principalement en Jordanie ainsi que les « régimes infidèles » en Proche-Orient. Mais assez vite et principalement à la suite des attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain, frappant le World Trade Center et le Pentagone, l’ombre d'Al-Zarkaoui se retrouvera sur diverses tentatives ou attentats terroristes en particulier en Europe. En effet, il va réussir à se constituer des cellules terroristes dans des pays européens (Allemagne, Italie, France, Grande-Bretagne), appelées « Al-Tawhid » ce qui signifie littéralement « Unité ».
Une des cellules européennes les plus importantes était implantée en Allemagne et fut démantelée le 23 avril 2002. Elle fut créée par Mohammed Abou Dhess, alias Abou Ali et un jordanien, Shadi Abdallah, qu’Al-Zarkaoui aurait rencontré en personne au cours de l’année 2000, et lui aurait donné ordre de se rendre en Allemagne pour mettre sur pied cette cellule de soutien avec Abou Ali. L’objectif premier d' « Al-Tawhid » était d’assurer un soutien logistique, financier, par le prélèvement de fonds dans les mosquées européennes, ainsi que de fournir de faux passeports au groupe d’Al-Zarkaoui au Moyen-Orient, lui permettant ainsi d’échapper aux forces de police qui le recherchaient et d’éveiller moins de soupçon au passage des frontières. La mission financière de cette cellule était importante surtout après le commencement des offensives américaines sur le sol afghan car à partir de cet événement, l’organisation Al-Qaida qui était très bien hiérarchisée, avait d’une certaine façon disparue. Elle n’était plus constituée que de groupes qui se revendiquaient d’eux-même comme étant d’Al-Qaida. L’argent que lui faisait parvenir la « Tawhid » allemande par l’intermédiaire d’ONG telle par exemple l’organisation Wafa ( qui figure désormais sur la liste des organisations terroristes telle recensées par les États-Unis), lui permettait de poursuivre ses attentats. Une des plus grandes illustrations du rôle de cette cellule allemande fut son implication directe dans la fuite d’Al-Zarkaoui vers l’Iran lorsque ce dernier fut blessé à la suite d’un raid aérien américain sur la ville de Kandahar au début du mois de novembre 2001. En effet, «Al-Tawhid » fournira des faux passeports lui permettant ainsi qu’à ses fidèles de passer la frontière sans encombre pour qu’il puisse être soigné.Il aurait été amputé d’une jambe. Ce qui sera ensuite démenti car sur la vidéo de la décapitation de Nick Berg, l’homme identifié par la CIA comme étant Al-Zarkaoui avait ses deux jambes. Le soutien matériel fut ainsi d’une importance capitale puisqu’il est impossible de douter que sans ces faux passeports, le groupe n’aurait jamais pu passer en Iran : la menace de ce jordanien aurait dès lors cessé à la fin de l’année 2001. Néanmoins, leur de la création d' « Al-Tawhid », des missions terroristes avaient déjà été partagées entre Al-Zarkaoui et Abou Ali. Bien plus qu’une simple cellule de support financier et logistique, le réseau allemand avait également été conçu pour passer à l’action en faisant le maximum de mort principalement dans les communautés de juifs. Cette cellule allemande aurait également des liens dans d’autres pays européens comme au Royaume-Uni, principalement en raison d’un homme Abou Qatada considéré comme « le représentant d’Oussama Ben Laden en Europe » (Brisard, 2004) et avec qui Al-Zarkaoui avait déjà établi des liens. Tout est ainsi question de relations, puisque c’est par son maître à penser Al-Maqdisi qu’Al-Zarkaoui est entré en contact avec Abou Qatada représentant d’Al-Qaida en Europe.
Néanmoins, suite au démantèlement de cette cellule, l’ombre d’Al-Zarkaoui planait encore sur des terres de conflits, « darl al-harb », puisqu'en décembre 2002 et en janvier 2003, deux réseaux terroristes fut mis hors d’état de nuire par les services de renseignement, respectivement en France et en Grande-Bretagne. Les individus qui devaient commettre ces attentats à la ricine dans des lieux publics avait reçu une formation dans le camp d’entraînement que dirigeait Al-Zarkaoui en Afghanistan, puis dans le Caucase où ils reçurent une formation au maniement des explosifs et des produits chimiques de la part d’Abou Atiya, un jordanien connu d’Al-Zarkaoui qui était spécialisé dans l’apprentissage de l’utilisation des armes chimiques et bactériologiques.
De même, il semble si puissant avec les nombreux réseaux qu’il a réussi à se constituer en Europe, que la piste Al-Zarkaou avait été avancée, dans les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, qui avait coûté la vie à de nombreux madrilènes. Bien qu’il ne fasse aucun doute à la suite de l’enquête espagnole, que ses attentats étaient attribués à des individus rattachés au réseau d’Al-Qaida en Espagne, il semble néanmoins exagéré d’y voir une participation active du jordanien. En effet, alors même que ces actes sont étroitement liés à la participation de l’armée espagnole aux côtés des États-Unis lors de l’offensive en Irak, nouveau terrain d’action d’Al-Zarkaoui à partir de 2003, les liens avec ce dernier ne serait vraisemblablement qu’indirects voire très lointains : il entretenait des relations avec le concepteur de l’opération Amer Azizi, lequel connaissait un des principaux terroristes de l’attentat, Jamal Zougam. De la sorte, voir la participation d'Al-Zarkaoui serait en quelques sortes extrapoler la réalité et conduirait à se focaliser sur un seul homme en lui attribuant tous les actes liés au djihad salafiste actuel partout dans le monde. Néanmoins, l’identité du cerveau de ces attentats n’étant pas à l’heure actuelle déterminée, certains spécialistes évoqueraient Abou Moussab Al-Suri. Dans cette hypothèse, on pourrait alors y voir une implication plus importe d’Al-Zarkaoui, car il s’agissait d’un de ses proches collaborateurs.
Ainsi, de par les relations qu’il a réussi à tisser à l’échelle globale, Al-Zarkaoui est désormais un terroriste international dont ses membres sans capable de frapper dans la plupart des pays européens et du Proche-Orient. Il contrôle de nombreux réseaux, tous acquis à sa cause. De part l’étendue de ces ramifications et de la croyance absolue du bien fondé de sa cause, il est extrêmement dangereux, comme le prouvera par la suite son parcours terroriste en Irak, où il n’hésitera pas à utiliser les moyens d’actions les plus cruels, les plus inhumains possibles, pour continuer son djihad salafiste mondial et libérer le peuple irakien de l’envahisseur américain. |
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