RFID & "WAR ON TERROR"
Le cas d'US-VISIT

 
     
 
Patrick F. Woodtli
2007
Texte produit dans le cadre du cours CRI 6224
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Introduction

Elle fut décrite comme « the next big thing in information technology ». Inventaires, gestion des ventes, protection des VIP, suivi des produits manufacturés, identification animale, encadrement des sportifs d’élite, gestion des autorisations d’accès, déclinaisons variées dans les domaines de la santé et de la sécurité, peu de perspectives semblent échapper aux promesses de cette technologie.

Sacre ultime d'un culte consacré à la Raison instrumentale, la RFID – ou Radio Frequency Identification – se dessine actuellement comme un eldorado aux applications protéiformes, opportunité nouvelle d’étendre notre « couverture numérique » sur les êtres et les choses. Récemment stimulée par la miniaturisation croissante des composants informatiques et le développement des réseaux, cet dernier avatar du génie de Dédale se profile aujourd'hui comme un opérateur supplémentaire de cette étonnante entreprise de « numérisation du réel » qu’un monde à la soif de rationalisation jamais assouvie aura su engendrer.

Loin de réserver ses faveurs à des applications à caractère strictement commercial ou privé, la RFID se propose également sous l’angle d’un renforcement du pouvoir de contrôle et de gestion de l’Etat. Dopée par une culture du « risk management » que les attentats de « 9/11 » n’auront fait qu’accroître, cette technologie rallie ainsi à son déjà très prestigieux palmarès le service des stratégies de sécurité nationale déployées en réponse aux menaces campées par l’hydre terroriste.

Rythmée par les ardeurs martiales d’une Amérique abasourdie par l’ampleur des attaques vécues sur son sol, la politique antiterroriste suscitée par l’effondrement des tours jumelles se métabolisa en une série de projets tirant directement avantages des possibilités offertes par la RFID. Soucieux de répondre adéquatement aux menaces nouvelles d’un monde à la donne désormais transformée, les Etat–Unis procéderont à une restructuration profonde de leur politique sécuritaire. Sous les auspices du très technophile Department of Homeland Security (DHS) de l’administration Bush, la RFID se verra intronisée au nombre des technologies investies du pouvoir de vigoureusement répondre  aux maux du temps. Confirmant cette prépondérance de la biométrie et de la RFID comme principes clefs de la nouvelle architecture sécuritaire américaine, le fondateur et Secrétaire du Département précité affirmera volontiers (1): « biometrics and RFID will make us safer » (Wasserman 2005) (2) ?

Sous la puissante impulsion du Léviathan américain, plusieurs de ces aspirations défensives acquéreront force de loi à l’échelle internationale – phénomène dans lequel on verra la naissance d’une nouvelle génération de passeports standardisée par l’ICAO (3) comme une illustration privilégiée.

Comment se déclinent les modalités de l'allégeance faite à cette technologie ? Plus spécifiquement, quelle place a–t–elle été dévolue à la RFID dans le cadre de la distribution des rôles assignés par le DHS au grand ballet de la « War on Terror » ? Le principe de réalité sera–t–il au rendez-vous de l’ambition de la mission ? La RFID mise au service d’une politique antiterroriste se révélera–t–elle digne des espoirs et capitaux investis en elle ?

Nous proposons ci-après une étude touchant aux nouvelles assignations offertes par la lutte antiterroriste à la technologie d’identification par ondes radio. En concentrant notre propos sur l’entreprise de « War on Terror » déclenchée par l’administration Bush, nous prendrons comme objet d’analyse l’un des projets phares de la stratégie sécuritaire établie par le DHS, soit le programme de gestion des frontières US–VISIT. À partir de cette application spécifique du couple « RFID–biométrie » au service du renforcement de la sécurité nationale des Etats–Unis, nous tenterons de saisir un peu de la réalité de cette technologie, de ses caractéristiques, et des objectifs qui lui furent assignés.

Notre propos se déclinera en trois temps. Une première partie s’appliquera à circonvenir en quelques grandes lignes une méthode d'identification encore fort mal connue, en nous consacrant à sa définition et à la mention de ses principales applications (Partie I.). Une seconde présentera le rôle tenu par la RFID dans le projet de « smart border » actuellement déployé par le DHS sur le pourtour du territoire états-unien (Partie II.). Suite à une brève introduction traçant le panorama des différentes modalités d’intégration de la RFID au sein de l’appareil étatique américain (II.A.), nous décrirons les deux articulations essentielles de la RFID au programme US–VISIT (II.B.), soit : 1. Le projet d’automatisation des passages terrestres ; 2. La réalisation d’une nouvelle étape de l’histoire des documents d’identification incarnée par le passeport biométrique (4). Forts de ce bagage, nous questionnerons au cours d’une troisième et dernière partie les présupposés de la confiance mise en la RFID par l’administration actuelle, présentant à cette fin quelques uns parmi les principaux arguments qui furent opposés à l’usage de cette technologie par ses contempteurs (Partie III.).

Les diverses sources ayant présidées à la réalisation de ce travail se déclinent comme suit  : 1. Sources académiques (rapports, articles, essais, etc.) ; 2. Sites Internet gouvernementaux ; 3. Rapports techniques non-gouvernementaux ; 4. Associations de défense des libertés civiles et individuelles ; 5. Sites de fabricants et fournisseurs de solutions RFID ; 6. Articles de presse.

Enfin, trois axes directeurs traverseront ce travail : le premier sera d’enquête, se proposant de circonscrire parmi la multiplicité des applications actuellement faites de la RFID son utilisation à des fins antiterroristes ; le second s’inscrira dans une perspective de travail similaire, tentant de saisir de façon plus spécifique les articulations liant la RFID au programme US–VISIT ; le troisième visera enfin à dégager un peu des implications propre à cette alliance d’un genre particulier, cherchant à discerner – par devers la ligne rhétorique adoptée par le gouvernement américain – les risques, critiques et inquiétudes soulevés par ce projet. Il va sans dire que ce dernier axe de notre étude se voudra surtout de défrichage, travail exploratoire destiné à une meilleure compréhension des différentes réactions et arguments posés par la survenance de la RFID dans le paysage de notre contemporanéité.

notes
1) Tom Ridge fit cette déclaration au cours de la troisième conférence annuelle du RFID Journal's donnée le à Chicago les 10–11–12 avril 2005.
2) On relèvera que la foi de l’ancien grand stratège de la sécurité nationale en la technologie RFID se verra confirmée par son entrée au conseil d’administration de Savi Technology après qu’il eut quitté la direction du DHS. Filiale du groupe Lockheed Martin, Savi Technology est une entreprise spécialisée dans les solutions RFID. L’annonce fut faite par l”enterprise concernée le 5 avril 2005 (Savi 2005).
3) L’International Civil Aviation Organization  – ou OACI en français – est une agence de l’ONU chargé de l’établissement de standards internationaux relatifs aux transports aéronautiques civils. L’ICAO fut créé le 7 décembre 1944 à Chicago à l’incitation des Etats-Unis, se donnant pour tâche « la coopération internationale et le maximum d’uniformité dans les réglementations et les normes, ainsi que les procédures et les structures de l’aviation civile ». Elle compte aujourd’hui 188 Etats membres
.
4) On parle également «e-passeport» ou passeport numérique.

 
     
 

Contenu

I. RADIO FREQUENCY IDENTIFICATION (RFID)
     A. Définition & Concepts Généraux
     B. Applications Générales
     C. Applications Gouvernementales

II. RFID & US-VISIT
     A. La RFID au service de la "War on Terror"
     B. Le cas d'US-VISIT
          1) US-VISIT: Définition
          2) E-Passeports
          3) Le projet d'automatisation des passages terrestres

III. LA RFID FACE AUX LEVÉES DE BOUCLIERS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

 
     
 

Conclusion

Ulrich Beck vit dans l’événement du 11 septembre 2001 non moins qu’une éclatante et tragique faillite du langage (1). En un acting saisissant, l’effondrement des tours jumelles consacrait tout à la fois les limites du triomphe néolibéral et le retour martial d’un Etat jusqu’alors en proie aux affres de la déligitimation.

Si l’on conviendra volontiers avec le penseur münichois du caractère insatisfaisant des explications qui furent jusqu’alors proposées dans la tentative de rendre compte de l'étiologie du tragique événement, on saura en revanche prendre aisément acte de l’impressionnante armature de contrôle et de surveillance que cet attentat aura su consacrer. Nouvelle infrastructure du pouvoir à la tête de laquelle les Etats-unis se promulguèrent grand architecte, cette fièvre défensive n’aura jamais fait mystère de ses allégeances technophiles. Gagnant le monde, elle consacrerait alors l’assertion d’Alan Dupont voulant que « where the U.S. goes, others will follow ».

Au nombre des mesures et moyens convoqués dans ce processus de fortification, nous aurons vu la confiance investie dans l’identification par ondes radio. Déjouant les critiques et suspicions de natures diverses formulées à son endroit, elle s’affirme comme une donne incontournable de la stratégie de sécurisation états-unienne contre le spectre terroriste, investissement symbolique tirant volontiers profit de ce mouvement d’« exubérance irrationnelle » dont parlaient les auteurs J.-P. Brodeur et S. Leman–Langlois à propos de la fièvre qui s’empara de la communauté du Renseignement américaine au lendemain du 11 septembre (2).

Instrument consacré de l’œil hobbesien au service d’un empire sur le Réel aux aspirations panoptiques, les vertus de cette technologie sont désormais autant d’arguments dont les zélateurs de cette technologie ne comptent plus l’économie. Ses contempteurs en revanche auront su mettre en lumière les risques posés par l’usage de la RFID en termes de droits et liberté individuels. Puissance ubiquitaire certes, mais toutefois proportionnelle à sa possibilité totalitaire.

Lutte contre la fraude, procédures d’identification plus rapides, renforcement de la sécurité nationale, autant d’arguments dans lesquels la rhétorique officielle du Department of Homeland Security puise la légitimation de son recours à la RFID. A l’inverse de cette adhésion technophile aux horizons chantants, les augures d’un monde aux saveurs orwelliennes auront dénoncé dans l’immixion de la RFID au cœur d’une société jusqu’alors éprise de libertés individuelles et de droits à la vie privée le prodrome de la fin d’une époque.

Si l’heure est indubitablement à l’action législative, il sera en revanche prématuré de vouloir tirer un quelconque bilan de l’usage d’une technologie telle que la RFID dans le combat entrepris contre la « menace » terroriste. Les applications n’en sont ici qu’à leurs premiers balbutiements, et les projets entrepris mériteront le recul du temps avant de pouvoir se targuer de mériter le jugement de l’Histoire. On prédira toutefois sans crainte de jouer les Cassandre que les annales retiendront une place de choix au rôle actuellement joué par US–VISIT dans cette nouvelle phase de l’histoire du contre-terrorisme et de la sécurité étatique.

Aujourd’hui, la première des applications de la technologie d’identification par ondes radio proposée dans le cadre de ce travail poursuit sa dynamique de standardisation planétaire, ainsi qu’en attestent les progrès effectués par l’implantation du passeport biométrique au cœur des différents pays membres de l’OACI. À sa différence, les espoirs investis dans le processus d’automatisation des passages terrestres du projet US–VISIT n’aura en revanche pas atteints les mêmes objectifs de succès, qui se serra vue abandonné très récemment par le DHS après quelques années d’efforts et en dépit de moult tentatives.

Mais quelles que soient les modalités du succès de la RFID au sein des divers projets auxquels elle prend part, une chose se verra néanmoins contestée avec difficulté : l’effondrement des tours jumelles et l’entrée en scène de technologies telles que la RFID ou encore la biométrie semble signer l’entrée du monde dans une étape supplémentaire de ses capacité de traçabilité et de contrôle, profit dont il entend pleinement tirer. Aussi la RFID se voit–elle convoquée à participer à ce grand mouvement de reconfiguration de l’espace du politique consacré par notre contexte de modernité avancée, cette matrice d’émergence de narrativités politiques d’un genre nouveau.

Alors, quelle(s) rationalité(s) pour ce véritable lifting du pouvoir aux modes de gouvernementalité en voie de profonde transformation ? Pour l’heure suspendu entre la diversité de ses possibles, cet interrègne poursuit la quête de sa future cristallisation, hésitant comme le sont tous ceux qui se voient contraints de choisir entre les différentes formes de leur désir.

notes
1 Ses mots exacts furent: “[…] 11th September stands for the complete collapse of language.” (Beck 2002: 39).
2 Ces deux auteurs faisaient référence à Allan Greespan, président de la Banque Centrale des Etats–Unis, qui forgea cette expression pour désigner l’euphorie spéculative sur les marchés boursiers lors du gonflement de la « bulle » générée par la nouvelle économie de l’information (Brodeur et Leman–Langlois 2004 : 19–20).

 
     
 

Références

 
     
   
 
2002-2011, ERTA