Ted Kaczynski, l'Unabomber

 
     
 
Le rapport psychiatrique
 
     
 

Suite à l’ordonnance du juge, Kaczynski a dû subir une évaluation psychiatrique pour savoir s’il était apte à subir son procès et à se défendre lui-même. Dr Sally Johnson s’acquittera de cette tâche. Son rapport est disponible en ligne. Elle s’est basée sur des entrevues effectuées avec Ted Kaczynski et sa famille, sur différents tests psychologiques ainsi que sur son journal intime et autres écrits. Nous nous attarderons dans un premier temps sur les éléments de l’histoire psychosociale de Kaczynski pour ensuite nous pencher sur les aspects de son état mental qui ressortent du rapport d’évaluation psychologique. Toutes les données de cette section, sauf avis contraire, proviennent du rapport d’évaluation du Dr Sally Johnson.

Theodore Kaczynski est né le 22 mai 1942. Son père était ouvrier pour différentes usines et semblait subvenir correctement aux besoins de la famille. Sa mère est femme au foyer. Kaczynski a un frère de 7 ans son cadet, David, avec lequel il entretenait une très bonne relation. Sa mère note que lorsqu’il était jeune, Kaczynski ne semblait pas à l’aise avec les autres enfants. Il semblait jouer à côté d’eux, et non pas avec eux. À l’école primaire, Kaczynski a sauté sa 6e année, passant directement de la 5e à la 7e. Selon lui, il s’agit d’un point tournant dans sa vie. En effet, il ne se sentait pas à sa place avec les élèves plus vieux. Ce malaise l’a suivi tout au long de ses études. Il pense fortement que cet événement a été marquant pour lui. Il dit que cela lui a occasionné un manque d’habiletés sociales. Il n’aurait pas eu beaucoup d’activités sociales au secondaire. Il dit toutefois avoir pratiqué le trombone comme activité parascolaire. Dans son autobiographie écrite en 1959, il écrit qu’il se sentait plus intelligent que la moyenne. Il fait également référence à un « ami » qui selon lui était « peu intéressant ». Il percevait de l’hostilité de la part des autres élèves : « a gradual increasing amount of hostility I had to face from the other kids. By the time I left high school, I was definitely regarded as a freak by a large segment of the student body. » Il mentionne avoir beaucoup de ressentiment contre les élèves, les parents et l’école. Un auteur mentionne toutefois que Kaczynski n’a pas réellement été le solitaire que les médias ont dépeint. Il aurait eu des amis et aurait fait partie de plusieurs clubs au secondaire (Chase, 2000).

À l’âge de 16 ans, il est accepté à l’Université Harvard. Il participe à cette époque à des expériences sur les « jeunes génies » menées par un chercheur en psychologie. Il est isolé des autres étudiants tout au long de ses études à Harvard. Âgé d’à peine 20 ans, Kaczynski obtient son diplôme en mathématiques. À 25 ans, il a déjà sa maîtrise et son doctorat, toujours en mathématiques. Il devient assistant professeur à l’Université de Californie à Berkeley, poste qu’il occupera pendant 2 ans. En 1969, il décide de quitter sa carrière universitaire. Pendant 2 ans, il occupera différents petits emplois. En 1971, il n’a plus réellement d’emploi et habite sur une terre, dans les bois.


À Harvard

À Berkeley

Plusieurs éléments sont apparus lors de ses études universitaires. Il commence à faire de l’insomnie et à se sentir dépressif. Il a aussi eu envie de devenir une femme, ce qui l’a amené à aller consulter un psychiatre. Une fois dans le bureau, il a eu trop honte et a inventé un autre motif de consultation. Il identifie cette consultation comme un autre point tournant dans sa vie, car il en est sorti troublé et extrêmement frustré. Il détestait les psychiatres.

Il dit avoir eu des fantaisies à propos de vivre une vie primitive et d’encourager la violence révolutionnaire. Il affirme avoir toujours eu une haine, une rage en lui et que cette envie de se venger ne l’a jamais quitté. Son journal montre que dans les années 1970, il a fait du vandalisme. Le journal montre aussi qu’il avait un désir de tuer, qu’il voulait construire une bombe capable de tuer ceux qui l’ont humilié. Il reste cependant très conformiste et soumis à l’autorité malgré ce désir de vengeance. Il était très sensible à ce que les gens disent de lui. Par exemple, une amie de la famille lui aurait une fois dit qu’il était séduisant. Cette idée est restée gravée dans sa tête jusqu’à ce qu’une autre personne lui dise qu’il était « moyennement beau ». Aussi, cette sensibilité aux propos des autres l’amène à être très interprétatif, c’est-à-dire qu’il ramenait à lui les paroles d’autrui, les déformant et attribuant toute parole ou geste contre lui. Par exemple, il pensait qu’une personne dont il n’entendait même pas la conversation parlait en mal de lui à une autre personne. Il pensait ensuite que cette dernière le fuyait ou le snobait en raison de ce que lui avait dit la première personne. Il fait aussi des rêves dans lesquels il tue des psychologues mais que ceux-ci reviennent toujours à la vie. Il se disait heureux de ces rêves, mais frustré qu’ils revivent. Il faisait aussi des rêves dans lesquels il pensait que le système contrôlait ses pensées et tentait de le faire croire malade. « During my years at Michigan I occasionally began having dreams of a type that I continued to have occasionally over a period of several years. In the dream I would feel either that organized society was hounding me with accusation in some way, or that organized society was trying in some way to capture my mind and tie me down psychologically or both. » Cette époque de l’université semble avoir été le déclencheur d’une paranoïa envers les autres et le système et semble avoir cristallisé sa rage et son désir de vengeance. Les idées contre le système apparaissent, du moins en rêves. Ces rêves sont  cependant peut-être des hallucinations déguisées, selon Dr Sally Johnson. Il reste qu’un délire autour du système semble s’installer.

En 1978 et 1979, Kaczynski est embauché par l’usine où travaillent son père et son frère. Il rencontre une femme, qui est superviseure à l’usine. Il a un rendez-vous avec elle, mais elle le laisse tomber tout de suite après. Il se met alors à répandre des rumeurs à son propos et à avoir des comportements désobligeants envers elle. Il est mis à la porte suite à ces incidents. Il s’est également entiché de son médecin, alors q’il n’avait eu que quelques contacts avec elle. Il a même écrit à une psychologue, pour lui faire part de son manque d’habiletés sociales et de son désir de rencontrer une femme. Kaczynski ne semble pas avoir eu de relation sérieuse avec une femme au cours de sa vie. Il aura toujours été isolé. De même, il a à un moment écrit une lettre à sa famille leur demandant de ne le déranger sous aucun prétexte, car il n’y avait rien d’assez important, disait-il. Son frère et sa mère se souviennent chacun d’un incident bizarre concernant les comportements de Kaczynski. Par exemple, son frère affirme qu’alors qu’ils se promenaient en forêt, Kaczynski s’est assis et n’a plus bougé pendant plusieurs heures. Il était « non-responsive ». Sa mère dit que cela lui est également arrivé dans son salon. Ils ne donnent pas d’autres exemples de comportements « bizarres ».

En ce qui a trait à l’état mental plus actuel de Kaczynski Kaczynski, la psychiatre note qu’il a une hygiène adéquate, qu’il est orienté dans les trois sphères (temps, personnes et lieux), par exemple, il sait quel jour nous sommes, qui sont les personnes qui l’entourent et où il est. Au niveau du discours, son débit verbal est normal. Il a tendance à se concentrer sur des détails plutôt que sur l’essentiel, il s’attarde souvent sur les mots plutôt que sur la signification globale d’une affirmation. Il a aussi parfois une pensée tangentielle, c’est-à-dire qu’il part d’une idée puis se met à donner beaucoup de détails qui ont de moins en moins rapport avec l’idée initiale. Il présente une bonne concentration et a une bonne mémoire. Il semble avoir une intelligence supérieure. Il est capable d’exprimer de la tristesse. Il a un sens de l’humour, mais limité : souvent il ne comprenait pas des petites remarques à saveur humoristique.

Au niveau des émotions, il paraît anxieux et nerveux mais dit qu’il n’est pas dépressif en ce moment, qu’il l’a cependant été en 1978-79 et qu’il avait alors pensé se pendre. Il a aussi été dépressif entre 1988 et 1994 d’après ses dires. Il n’exprime pas d’idées d’homicide, mais il ressent beaucoup de colère. Il dit qu’il avait pensé mutiler une fille qui l’avait quitté, mais qu’il a changé d’idée. Kaczynski dit ne pas avoir d’hallucinations. D’après la psychiatre, ses rêves et fantaisies pourraient être en fait des hallucinations. Il est suspicieux et paranoïaque, par exemple il croit que les interviewers ont des motifs cachés lorsqu’ils lui posent des questions. Aussi, il interprète les absences d’encouragement comme des humiliations ou du harcèlement. Il a des idées de référence, il pense souvent que les autres parlent de lui sans que ce soit fondé. Il se sent persécuté par certaines personnes, notamment par ses avocats. De plus, il est très sensible à la critique. Au niveau de ses relations avec les autres, il y a présence d’ambivalence. Il a des émotions contradictoires envers une même personne, par exemple de la haine et une envie de vengeance mêlées à de l’amour et de l’affection. Il s’attache facilement aux personnes et pense qu’il entretient des relations significatives qui ne le sont pas nécessairement, notamment avec les femmes ou ses avocats. Il idéalise ses relations, puis les dévalorise.

Il entretient un système de croyances organisé, qui tourne autour du fait qu’il est harcelé et blessé par les technologies modernes. Il se sent personnellement menacé par la technologie. Ses croyances vont dans deux sens. Le premier est que la société est profondément mauvaise et le second est que sa famille lui a fait subir des injustices. À ce sujet, il répète à plusieurs reprises qu’il a été abusé par ses parents alors qu’il était enfant, de façon psychologique et verbale. Il semblerait cependant qu’il ne fasse qu’exagérer des faits qui seraient sans importance pour une autre personne. Les deux sortes de croyances se seraient mélangées, transposant ses sentiments par rapport à sa famille au système dans lequel il vit. Il aurait développé ce système au début de la vingtaine, alors qu’il était à l’université. Il ne semble que prendre les idées qui vont dans le même sens que ses croyances, par exemple en ne sélectionnant que les articles scientifiques qui confirment sa pensée. Lorsqu’il est confronté sur ce système de croyances, il donne une foule de détails pour le justifier, mais lorsque questionné sur l’origine de ces croyances, il ne peut répondre, il ne s’est jamais questionné à ce propos.

Kaczynski a également passé des tests psychologiques. Au MMPI (Minnesota Multiphasic Personality  Inventory), il a un score élevé d’introversion, mais son score est bas à l’échelle de dépression. Il a également des scores élevés aux échelles de psychopathie et de paranoïa. Cette combinaison se traduit par des pensées et des perceptions bizarres, de l’isolement et de l’aliénation, par la perception que le monde est menaçant, qu’il est incompris et mal traité par les autres, qu’il est hostile, irritable, égocentrique, suspicieux, impulsif et manipulateur. Au MCMI (Million Clinical Multiaxial Inventory), Kaczynski a des scores élevés à trois échelles : sadique/agressif, schizoïde et évitant. Cela signifie qu’il ressent de la rage envers des gens significatifs ou non pour lui, qu’il a des idées bizarres et qu’il évite les contacts sociaux.

La psychiatre conclut son rapport en disant que le diagnostic pour M. Kaczynski en serait un de schizophrénie paranoïde et qu’il aurait une personnalité paranoïde, évitante et antisociale. Il aurait deux formes de délire, un premier par rapport à la société qui lui veut du mal et un deuxième en lien avec sa famille. Il a des idées de référence, comme mentionné plus haut. Il y aurait eu présence d’un syndrome prodromique, propre à la schizophrénie lorsqu’elle débute. Ce syndrome se traduirait par de la dépression, de l’insomnie ainsi que des problèmes d’identité sexuelle, ce qu’aurait effectivement vécu Kaczynski au début de la vingtaine. La psychiatre a reconnu Ted Kaczynski apte à subir son procès et étant donné ses connaissances du système judiciaire et son niveau de fonctionnement actuel, qu’il serait apte à se représenter lui-même.

 
     
     
   
2002-2008, ERTA