Islamisme en Europe  
     
 

4. Le recrutement : un phénomène en pleine évolution

 
 

Depuis la destruction des installations afghanes, après octobre 2001, il semble que le recrutement en Europe ait changé dans sa forme. On remarque ainsi que les recrues ne sont plus envoyées dans des camps à l’étranger, mais qu’au contraire, certaines d’entre elles se préparent désormais en Occident où elles comptent également y perpétrer des opérations violentes. De ce fait, le rôle des recruteurs aurait connu une plus grande responsabilisation. Et il se ferait de manière plus indépendante. C’est dans ce sens qu’il faudrait interpréter le développement croissant de cellules indépendantes structurellement - tant d’Al Qaeda que d’autres cellules. Cependant, l’idéologie salafiste djihadiste se maintiendrait comme commun dénominateur.

Les services de renseignements hollandais (AIVD) affirment d’ailleurs que le recrutement serait à une nouvelle étape de son développement. La cinquième depuis l’apparition du « djihadisme salafiste ». Et notre étude semble confirmer une telle approche.

La première étape serait la période de la fin des années 80. Des groupes terroristes islamistes nationalistes, opérant surtout dans leur pays d’origine (Iran, etc.), auraient alors commencé à se tourner progressivement contre des cibles situées à l’extérieur de leur zone de combat primaire. Des cibles - israéliennes, françaises, etc. - considérées comme ennemies de l’Islam en général, et d’intérêts nationaux en particulier.

La seconde étape aurait également été franchie durant les années 1980. C’est celle de la résistance à l’invasion soviétique en Afghanistan. Un combat qui permet de fédérer une multitude de radicaux islamistes de nationalités multiples. Ce qui donnera lieu à une globalisation ultérieure du djihadisme islamique. La menace directe de ces groupes internationaux est cependant restée réduite pour l’Occident durant les années 90.

La troisième étape est celle du début des années 90. Une époque traversée par de nouveaux conflits (Yougoslavie, Tchétchénie, etc.) et où un réseau international diffus de musulmans établis en Europe de l’Ouest commence à se mettre en place pour organiser un recrutement et un soutien financier en faveur de groupes islamistes impliqués dans ces conflits. Les attaques terroristes menées alors en Europe restent encore liées à des problématiques nationales, comme l’Algérie. Une exception à cette évolution est bien sûr l’attaque contre le Wolrd Trade Center de New-York en 1993. Puisqu’il s’agit de la première attaque terroriste menée en Occident par un réseau international de mujahideen.

La quatrième étape aurait vu l’apparition de minorités radicales de plus en plus visibles, vivant en Europe de l’Ouest. La menace est alors de voir apparaître des individus vivant en Europe, décidant soudainement de s’impliquer dans l’organisation d’actes terroristes à l’encontre de cibles occidentales, et non plus seulement des vétérans afghans ou autres. Une crainte qui se concrétisera entre autres à travers la cellule d’Hambourg, le projet d’attentat du Millenium d’Ahmed Ressam - qui a vécu quelques années en France et où il semble avoir commencé à se radicaliser - ou encore les attentats de Madrid.

La cinquième étape serait encore en développement. Il s’agirait de la constitution d’une menace désormais endogène. Où des djihadistes européens se mettent à viser spécifiquement les sociétés occidentales dans lesquelles, soit ils sont nés, soit y ont passé la majeure partie de leur vie. Les auteurs des attentats de Londres ou encore Muhammad Bouyeri, l’assassin de Théo Van Gogh étaient dans ce cas.
Par ailleurs, on peut repérer d’autres caractéristiques au phénomène de recrutement en Europe.
Jusqu’il y a peu, la plupart des recruteurs avaient un background de mujahedeen. Ils avaient reçu un entraînement militaire et idéologique hors Europe, et quelques uns avaient même participé à des conflits ouverts. De plus, il s’agissait souvent d’immigrants de première génération, dont l’origine était fort diverse - et éventuellement peu représentée au sein des communautés musulmanes européennes. Des individus souvent en contact direct ou indirect - en fonction d’importance de leurs réseaux de connaissances - avec des personnes installées en Afghanistan ou au Pakistan et proches de la mouvance Al Qaeda, et ainsi capables d’y envoyer des recrues européennes afin qu’elles y soient entraînées.
Seulement, il semble aujourd’hui que cette manière d’opérer connaît de grands changements. Les djihadistes européens seraient désormais de plus en plus des individus - non plus simplement recrutés - mais ayant ou recherchant des contacts pouvant leur permettre de concrétiser leur désir de djihad. Des contacts qui, s’ils ne désirent eux-mêmes mener le combat, sont capables d’introduire des individus au sein de la mouvance djihadiste active. Ainsi, le phénomène serait en passe de devenir un mécanisme bottom-up. Où l’élément critique et spécifique pour joindre le djihad semble devenir l’intermédiaire, la connexion. Puisque, si, sans cette connexion, ces individus peuvent tout de même mener des actions létales, ils savent également qu’un djihad global orchestré - comprenant des coordinations et des compétences nécessaires - posera un bien plus grand danger pour leur ennemi. Cependant, certaines cellules se sont déjà révélées être, en même temps, autonomes de toute organisation structurée, et capables et obstinées à planifier et mener à bien leurs propres opérations. Ainsi, la menace n’est pas seulement dans le risque porté aux pays européens mais également dans une certaine professionnalisation terroriste qui pourrait se développer.

Cela ne signifie évidemment pas que les recruteurs traditionnels ont disparu. Il en reste évidemment. Il s’agit d’ailleurs souvent de personnes dotées d’un certain charisme. Un charisme provenant, entre autres, de leurs connaissances dans le champ de la doctrine islamiste radicale, et puis aussi du fait que leur expertise est souvent bien plus importante que celle détenue par ceux à qui ils s’adressent - par exemple, des convertis ou des immigrants de deuxième ou troisième génération. Mais dans cette évolution, leur fonction a pris un nouvel angle. Où ils maintiennent cependant toujours un atout majeur, puisqu’ils savent où trouver ce réseau que recherchent toujours certains volontaires.

Le problème de cette évolution pour les services de sécurité est que ce mécanisme d’entrée dans le djihad est désormais beaucoup moins évident à repérer. Et cette existence de faibles liens entre réseaux différents compliquent infiniment les efforts du contre-terrorisme, puisqu’il est impossible d’abattre une structure qui n’existe pas réellement. En outre, différemment des anciens djihadistes qui attiraient l’attention des autorités, avec leurs longues barbes et un habillement particulier - typiquement, une djellaba et une veste militaire - la nouvelle génération de volontaires djihadistes européens assume souvent un mode de vie occidental afin de mieux se fondre dans la masse.

Champ du recrutement
Le champ du recrutement peut être classifié en trois groupes :
Le premier est celui des convertis, nés et éduqués en Europe. Il s’agirait d’un groupe très retreint. Cependant, il s’agit d’individus facilement déployables dans le cadre d’une activité terroriste - comme le fut, dans un autre contexte, Carlos le chacal pour ses commanditaires arabes. Plusieurs convertis ont déjà été fort médiatisés pour leur implication dans le djihad global. On peut citer John Walker Lindt (américain) ou Richard Reid (britannique).

Par ailleurs, ces convertis, ne possédant souvent pas un bagage énorme au sujet de l’islam, seraient beaucoup plus faciles à convaincre au sujet de leur obligation au djihad. De plus, il semblerait qu’un certain nombre d’entre eux chercheraient également à prouver leur implication dans leur nouvelle idéologie à travers un engagement d’autant plus intensif. Ce fut le cas de Christian Ganzcarski et Thomas Fischer d’Ulm (Allemagne) qui furent tués en Tchétchénie en novembre 2003.

La seconde catégorie est formée par les immigrants arabo-musulmans installés en Europe depuis quelques années. Des immigrants pouvant bénéficier d’un permis temporaire ou définitif de résidence. Leur nombre dans le recrutement serait également réduit. Seulement, malgré la petitesse de leur nombre, il pourrait s’agir d’une menace importante pour les pays occidentaux. Différentes personnes impliquées, par exemple, dans les attaques du 11/09, ou ceux de Madrid, ou encore quelqu’un comme Nezar Trabelsi - un tunisien arrêté en Belgique en septembre 2001 pour sa participation présumée dans des projets d’attaques de cibles belges et françaises - peuvent en effet être intégré comme exemples de cette catégorie.

La troisième catégorie comprend les jeunes musulmans, issus des deuxièmes et troisièmes générations d’immigrants. Essentiellement d’origine marocaine aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne. Algérienne et Marocaine en France. Issue du sous-continent indien pour le Royaume-Uni. Etc. La plupart ayant la nationalité européenne. Leur critère d’éducation ne semble pas être une caractéristique de différenciation. Ni le caractère religieux ou laïque de l’éducation donnée par leurs parents (voir Sageman). La plupart des jeunes s’impliquant dans le djihad global viendraient de ce groupe. Les services de renseignement de différents pays européens semblent accepter l’explication d’une certaine crise d’identité de ces individus. Tout comme le fait qu’une telle implication fournirait à ces personnes un sentiment de plus grand respect de soi, de responsabilité, de fraternité et d’identité. De plus, on trouverait chez certaines de ces personnes la présence d’une confrontation avec leurs parents respectifs. Reprochant à ces derniers leur passivité face à une société où les mœurs en vigueur s’opposeraient bien trop à ceux de l’Islam. L’islamisme serait également un moyen de protester contre les problèmes d’accès à l’emploi et au logement, à la discrimination de différents types, et à l’image négative véhiculée au sein de la société occidentale sur l’Islam. Une description qui semble convenir à Zacarias Moussaoui, dans la mesure où il a renié l’origine nord-africaine de ses parents mais ne s’est pas assimilé à la culture occidentale.

En outre, le rapprochement du djihadisme s’alimenterait d’un sentiment de ressentiment à l’encontre de l’Occident pour sa tolérance envers des situations inacceptables - dont ferait partie l’oppression palestinienne par Israël - ou encore pour son action passée ou présente dans des pays musulmans. L’exemple d’actualité - d’une telle lecture - étant le rôle honni de l’Occident en Irak. Une (in-)action occidentale jugée cruciale dans ces différentes situations. Enfin, il y aurait un ressentiment diffus au sujet d’une corruption des valeurs traditionnelles et islamiques que provoquerait la domination culturelle de l’Occident.

Pour d’autres, enfin, le radicalisme islamique semble aussi être une voie rédemptrice, après une vie emprunte de criminalité. Ce bagage criminel n’est d’ailleurs pas un obstacle majeur pour joindre le djihad. Pour deux raisons. Il implique d’abord un certain savoir-faire. Il peut également faciliter - dans la lignée d’un choix vu comme rédempteur - la persuasion dans l’obligation djihadiste.

Mais quoi qu’il en soit finalement, comme Sageman le remarque, il s’agit bien de personnes traversées par des conflits les conduisant à réaliser un tel choix. Les gens satisfaits de leur vie n’étant pas prêts de se joindre à un mouvement terroriste revivaliste. Cependant, il nous semble important de dire que la raison et la foi semblent être les deux ingrédients majeurs de cette pratique, et qu’il serait une erreur de les négliger.

Limitations du recrutement et caractéristiques particulières de composition des cellules
Le phénomène salafiste djihadiste est sunnite par essence. Les chiites ne sont donc pas concernés dans ce recrutement. Ils ne seraient d’ailleurs simplement pas acceptés. En outre, on peut remarquer l’absence de toute participation de Turcs dans les réseaux terroristes, malgré leur grand nombre en Europe - et particulièrement en Allemagne. Au plan de la composition des cellules, il semble que les groupes se soient jusqu’à présent surtout organisés de manière relativement homogène, d’un point de vue ethnique. En Angleterre, la plupart des djihadistes semblent provenir de la communauté pakistanaise. La cellule de Madrid était surtout composée de Nord-Africains, essentiellement du Maroc, avec quelques membres moyen-orientaux. La cellule Hofstad était surtout composée de Marocains. La cellule d’Hambourg semble de ce point de vue avoir été la plus hétérogène, plus internationalisée.

Nombre - Un aspect à considérer avec une grande prudence
Une étude confidentielle menée par le gouvernement anglais en 2004 a révélé qu’il y aurait près de 10.000 supporters actifs d’Al Qaeda au Royaume-Uni (Helm - 2004). Les services de renseignement allemands parlaient, quant à eux, pour la même époque, de 31.000 islamistes extrémistes sur leur territoire. Avec près de 100 résidents allemands ayant suivi un entraînement dans des camps afghans. Le chiffre donné par les Français est comparable (Leiken, 2004). Selon l’expert antiterroriste, Josep Ramoneda, l’Espagne comptait un réseau de près de 3000 islamistes en 2004, essentiellement nord-africains. Cependant, ces estimations doivent être considérées avec précaution.

Par ailleurs, si les services de renseignement estiment aujourd’hui que la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne les Pays bas et la Belgique sont les principaux pays où se développent la mouvance salafiste, certaines informations commencent désormais à suggérer qu’un développement s’opère aussi en Europe centrale et de l’Est, particulièrement en Pologne, en République tchèque et en Bulgarie.
 
     
   
2002-2008, ERTA