Islamisme en Europe  
     
 

5. La menace pour la cohésion sociale européenne

 
 

On l’a vu, le monde musulman dans sa globalité connaît en son sein un mouvement revivaliste religieux depuis une vingtaine d’années. Un courant face auquel se positionnent toutes les communautés musulmanes européennes avec plus ou moins d’implication. Or, l’apparition, au sein de ce même courant, d’une minorité fondamentaliste, se référant à une lutte entre l’islam et l’Occident - et dont l’action se concrétise à l’occasion en Europe par des actions terroristes - constitue aujourd’hui une menace croissante pour l’ordre légal démocratique et la cohésion sociale de l’ensemble des pays européens. En effet, cette nouvelle violence présente un risque clair de voir s’opérer une radicalisation, une polarisation, voire une confrontation progressive entre groupes sociaux. Soit fondamentalement, entre musulmans et non musulmans, voir par assimilation entre « nationaux » et « étrangers ». C’est dans une telle évolution qu’il faut comprendre le renforcement au sein de la population européenne - et  occidentale - de l’image négative de l’Islam.

Certains services de renseignement ont d’ailleurs déjà souligné une telle menace, dès 2002. Europol a souligné une telle problématique, entre autres, dans son rapport annuel de 2004. Or, les choses ne sont pas prêtes de s’éclaircir.

Les différentes polémiques entourant l’usage fait du Coran par des soldats américains en Irak, les photos d’Abu Grahib, la polémique des caricatures de Muhammad, tout comme celle du port du voile islamique dans les établissements scolaires en France sont chaque fois de nouvelles occasions de dévoiler une incompréhension réciproque de plus en plus grande.

Comme Olivier Roy l’a déjà exprimé, l’islamisme djihadiste d’aujourd’hui n’a pas le même attrait idéologique que le communisme des années 20-50. Il ne s’agit pas d’un courant pouvant organiser des masses. Cela est dû, entre autres, au caractère extrêmement sanglant de ses actions qui dépasse une grande partie de l’opinion publique, qu’elle soit musulmane ou non. D’autant plus pour la communauté musulmane, que de telles actions se tournent contre d’autres musulmans dans certaines régions du globe.
Ainsi, ces groupes n’ont pas la capacité de prendre quelque pouvoir que ce soit, ou de remettre en cause sérieusement les régimes politiques en cours en Europe. Seulement, il s’agit tout de même d’une menace bien plus importante que la vague de terrorisme que l’Europe a connue voici une vingtaine d’années.
C’est dans ce contexte tendu qu’une assimilation entre djihadisme et immigration crée évidemment une énorme menace de polarisation des groupes sociaux, au privilège des considérations extrêmes. Avec d’un côté un repli communautaire musulman. Et d’un autre côté des opinions publiques majoritaires identifiant de plus en plus fortement Islam et terrorisme. L’un alimentant l’autre. On sait en effet qu’une frange de la population européenne, qui ne comprend pas l’apparition de l’islamisme, ressent en outre ce nouveau phénomène terroriste djihadiste comme une atteinte inconcevable aux règles d’hospitalité. Et dès lors, elles sont sujettes évidemment à commettre des généralisations.

Dès lors, les modèles d’intégration suivis par les différents pays se voient évidemment remis en question. Tant par les uns que les autres.

Le modèle hollandais est en crise depuis l’assassinat de Théo Van Gogh. Et l'on y observe un durcissement des lois relatives à l’immigration et à l’intégration.

Le modèle français est fort remis en question. Et l’irruption de nouvelles émeutes en 2005 dans ses cités n’a rien arrangé. L’accession de Jean-Marie Le Pen (Front National) au second tour, en 2002, avait par ailleurs déjà révélé un ral-le-bol ambiant général - et composé de revendications multiples - au sujet de l’état de la société française.

Le modèle britannique est lui aussi remis en question. On y avait fait le choix de permettre aux diverses communautés d’avoir ses propres représentants au sein des instances politiques, et de gérer ses affaires de manière relativement autonomes, cependant les dérives fondamentalistes de ces dernières années, tout comme les attentats de Londres (7 et 21 juillet 2005) ont depuis lors mis en lumière les effets possibles d’un tel modèle d’intégration.

Dès lors, certains Etats européens essaient de changer leur politique en direction des populations musulmanes, afin de régler de telles inquiétudes concernant la cohésion sociale nationale. Un choix soumis cependant à des impératifs croissants de sécurité. Des Etats s'évertuent dès lors à trouver un interlocuteur musulman unique, afin de mieux faire passer ses préoccupations auprès de la communauté. Seulement l’islam ne disposant pas d’un clergé, comme le catholicisme par exemple, ces Etats trouvent à la place des représentants d’alternative. Et le mouvement des Frères Musulmans, étant le groupe le plus influent au sein de l’Islam européen parmi les immigrants de première génération, en est devenu un.

Les Frères Musulmans, mouvance internationale, allient le désir de vivre par la charia et l’ouverture vers une modernisation économique et une innovation scientifique. Il est le groupe est le plus influent au plan de la représentation politique de la communauté musulmane, entre autres, en France, en Belgique et en Grande-Bretagne. Il dispose également d’un institut chargé de faire passer son message au sein de l’Europe : le European Council for Fatwa and Research. Cette mouvance a condamné les attentats du 11/09 (USA) comme ceux du 11/03 (Espagne) qu’ils considèrent non seulement comme contraires à l’Islam mais aussi comme un obstacle à l’extension de l’Islam en Europe. Leur condamnation du terrorisme islamiste n’inclut cependant pas les attentats kamikazes opérés contre des cibles israéliennes, considérées comme des actions de martyr.

Les Frères Musulmans favorisent en fait, par leur approche de l’islam, un isolement relatif des communautés musulmanes. Une caractéristique qui empêche d’ailleurs certains gouvernements européens à en faire des interlocuteurs majeurs. On peut citer dans ce cas l’Italie ou l’Allemagne.
Cependant, l’approche gouvernementale qui consiste à trouver un interlocuteur musulman majeur ne constitue pas du tout LA solution, dans la démarche d’apaiser des tensions communautaires. En effet, l’islam est multiple. Et l’on constate que les nouvelles générations musulmanes ne sont pas si proches des Frères Musulmans. Donc les gouvernements qui se placent dans une telle stratégie se retrouvent face à un problème de représentativité de leur interlocuteur.

Par ailleurs, un débat risqué sur la croissance démographique des différentes communautés se développe également en Europe. Or, là aussi les extrémistes se voient dans une situation plus favorable que les modérés qui cherchent des solutions. On sait en effet que le taux de natalité au sein de la communauté musulmane est bien plus important que celui des autres communautés - alors que la population européenne vieillit dans son ensemble. Certaines prévisions estiment que, d‘ici 2050, la population musulmane comptera pour 20% de la population totale européenne. Et certaines projections considèrent que, suivant les tendances actuelles, des majorités musulmanes pourraient se constituer dans certains pays européens au milieu du XXIème siècle. Or, cette courbe sait faire peur. Et elle est utilisée dans ce sens et par les partis d’extrême-droite européens, et par les fondamentalistes islamistes qui espèrent dès lors la montée d’une nouvelle civilisation musulmane forte qui écraserait cette Europe occidentale - judéo-chrétienne - honnie. Cela provoque dès lors, par cascade, un débat sur l’immigration. Un dernier débat qui provoque de nouvelles vagues quand certains pays tentent de mettre en place des méthodes drastiques pour contrôler l’immigration en provenance des pays du sud de la Méditerranée. On pense ainsi à la proposition de l’Italie et de l’Allemagne d’établir des sites de sélection des immigrants nord-africains dans un certain nombre de pays de départ du bassin méditerranéen, afin de limiter l’immigration illégale. Un plan qui n’a pas abouti - certains opposants du projet allant jusqu’à parler de tels sites comme de « camps de concentration dans le désert » - mais qui a dévoilé certaines inquiétudes nationales.

Beaucoup moins extrêmes, on comprend dès lors mieux dans ce cadre les efforts de l’Europe de veiller au développement des pays méditerranéens. Le processus de Barcelone va dans ce sens - bien qu’il se trouve en compétition avec la stratégie du modèle du Grand Moyen-Orient défendu par les Etats-Unis.

De même, on peut citer l’initiative du Premier Ministre espagnol, J.L.Zapatero d’une Alliance des civilisations, qui répond à « la nécessité de lancer des ponts entre les diverses cultures du monde [...] qui, face aux dangereuses prophéties sur un inévitable « choc des civilisations », plaident, d’une manière ou d’une autre, pour un dialogue constructif entre les civilisations, les peuples, les cultures et les religions » (intervention du Président du Gouvernement Espagnol J. L. Rodriguez Zapatero au Sommet de la Ligue des États Arabes, mars 2005).

Ainsi, on le voit, l’apparition d’un terrorisme djihadiste en Europe a fait remonter certains démons auxquels doivent désormais faire face les gouvernements et les sociétés européens. Or, certains analystes, comme P.Nesser ou P. Neumann, considèrent que l’effort de résolution de telles tensions - que devraient fournir ces mêmes gouvernements et sociétés - n’est pas assumé de manière assez vigoureuse - au contraire de l’usage qu’en font les extrêmes. Ils estiment ainsi qu’au sein de la population, comme aux yeux de beaucoup de politiciens, le sentiment que ce problème n’est pas le leur continu à être persistant. Qu’il n’y a pas de réel sens de l’urgence de la situation et de la nécessité d’une réflexion à mettre en place pour penser les mécanismes pouvant permettre de dénouer la situation actuelle. En effet, ce sens de l’urgence ne transparaît qu’à la suite d’un attentat où cette matière devient - pour un temps - prioritaire aux yeux de tous.

Dans la résolution d’un tel climat, Peter E. Neumann souligne un point qu’il nous paraît important de présenter. En effet, il souligne la nécessité des pouvoirs publics de s’engager activement dans la problématique des tensions sociales avec l’ensemble des communautés nationales. Il considère en effet que ce problème porte sur la qualité du cadre de vie de tous, et qu’une minorité - sans réaction des autres - est capable d’amener la discorde entre musulmans et les autres. Un phénomène désormais palpable, comme on l’a vu. Ainsi, à ses yeux, il en va de l’intérêt de toutes les communautés de se protéger d’une telle menace. Il souligne à ce titre que la communauté musulmane devra accepter d’être - à cause des circonstances - d’avantage l’objet d’observation des services de renseignement que d’autres communautés. On ne sait pas si les communautés musulmanes sont prêtes à s’engager à écarter de leurs rangs leurs membres qui représentent une menace de violence politico-religieuse, mais quoi qu’il en soit, il en va de leur intérêt au sein des sociétés européennes, et avant tout de leur image  auprès des autres communautés. Kepel remarquait que l’intervention de la communauté musulmane française en faveur de la libération de deux journalistes - Christian Chesnot et Georges Malbrunot, kidnappés en Irak, en août 2004, par un groupe irakien exigeant l’annulation de la loi française interdisant le port du voile islamique dans les écoles publiques -  avait démontré une certaine limite à la tentative de confrontation recherchée par les islamistes les plus radicaux entre communautés musulmanes et autres. On peut espérer que d’autres phénomènes du genre deviendront progressivement légions afin de réconcilier les différentes composantes sociales européennes.

On se permet cependant de garder des réserves à la vue du climat actuel en Europe.

 
     
   
2002-2008, ERTA