ETA
Profil d'une organisation terroriste

 
     
 

A. HISTORIQUE

1. Origines

Il faut remonter à l'époque de la Guerre civile espagnole pour comprendre la montée en puissance du nationalisme basque. Le conflit, qui débuta en 1936, oppose les républicains aux nationalistes du Général Franco. Cette guerre civile, qui dura près de trois ans, vit la victoire des nationalistes et l'instauration de la dictature franquiste. Le 26 avril 1937, l'armée allemande bombarde la ville de Guernica pour mettre fin aux vélléités nationalistes du peuple basque. Dans dans le cadre d'une alliance entre dictateurs, Hitler et Franco avaient en effet décidé de s'entraider mutuellement afin de parvenir à leurs obectifs respectifs. Après ce bombardement, qui fit 1500 morts et dont la barbarie fut immortalisé dans le fameux tableau de Picasso, Franco occupe le Pays Basque et pousse à l'exil les nationalistes du Partido Nacionalista Vasco (Parti Nationaliste Basque ou PNV), principalement au Pays basque français.

     À la fin de la Guerre civile en 1939, le nationalisme prend son essor à travers une frange de révolutionnaires basques adhérant aux idées du courant Marxiste-Léniniste. Le 31 juillet 1959, l'ETA est crée à travers la fusion d'un petit groupe d'étudiants de l'Université Duesto de Bilbao appelé Ekin et de l'aile jeunesse du PNV. L'ETA, formé essentiellement de jeunes militants, se prononce contre le nationalisme basque traditionnel, jugé trop mou et peu efficace contre la dictature franquiste. Ainsi, le groupe s'oriente vers un nationalisme plus dur et plus intransigeant.

 
 

La notion d'État basque apparait sous le concept de Euskal Herria (peuple basque). Ce concept remonte aussi loin qu'au XVIe siècle mais c'est à la fin du XIXe siècle que le père fondateur du nationalisme basque et du PNV, Sabino Arana y Goiri, utilise ce terme pour désigner une délimitation de territoiremais aussi une histoire et une culture basée sur une langue ancestrale, le Euskara. Cette identité propre à la nation basque s'étenderait aux régions de Álava, Guipúzcoa, Vizcaya et Navarra en Espagne et aux territoires de Zuberoa, Lapurdi et Benafarroa en France (voir carte). Il est à noter que, dans le cas de la région de Navarra, l'appartenance à la Nation basque est largement contestée par les historiens et ne trouvent que peu d'échos au sein de la population de cette région autonome d'Espagne.

2. Idéologie et symboles

La philosophie de l'ETA se base sur le concept de Peuple basque (Euskal Herria), vu précédemment, mais aussi sur les pensées radicales développées par Federico Krutwig, un écrivain et politicien basque du XXe siècle considéré comme un véritable patriote par ses pairs. Son idéologie, qui insipira très fortement celle de l'ETA, est basée sur la rupture avec le nationalisme basque traditionnel, sur la langue comme facteur différenciateur principal et sur l'idée d'une guerre coloniale avec l'Espagne. Cette dernière idée considère l'État espagnol comme un envahisseur qu'il faut combattre. L'idéologie de l'organisation basque se fonde également sur des préceptes marxistes-leninistes. Cette dualité entre des principes nationalistes et une idéologie d'extrême-gauche est à l'origine d'une tension perpétuelle au cours de l'évolution de l'organisation. Toutefois, ceci ne l'empêchera pas de s'inspirer des doctrines et des stratégies de lutte de nombreux autres groupes révolutionnaires des années 60 et 70: lutte armée en Algérie par le Front de Libération Nationale (FLN); révolution cubaine, guérillas en Amérique latine, lutte indépendantiste en Irlande (Irish Republican Army) et lutte pour la Palestine (Organisation pour la Libération de la Palestine).
    
Euskadi Ta Askatasuna peut se traduire par "patrie et liberté". Dans le manifeste fondateur de l'organisation datée de 1959, on peut lire que le premier postulat, Euzkadi, "implique la survie des racines basques à travers une voie strictement patriotique" tandis que le deuxième postulat, Azkatazun, symbolise "notre propre idéologie de démocrates" (Benegas, 2004, p.177). Leur divise "Bietan jarrai" se traduit par "fidèle aux deux" c'est-à-dire autant dans la lutte politique que militaire. Son symbole est le serpent, représentant l’opacité du groupe, s’enroulant autour d’un axe, symbolisant la force (voir illustration).L'organisation basque considère que son idéologie représente les principes de la gauche dite abertzale. Ce terme, inventé par Arana y Goiri, renvoie à l'idée du patriotisme basque. Au début des années 70, ce terme se transforma pour désigner la gauche plus radicale et patriotique que celle mise de l'avant par le PNV.

3. Organisation interne

L'organisation possède une structure très hiérarchisée. Au sommet, nous retrouvons le comité exécutif chargé d'établir les lignes directrices de l'organisation. Les membres de ce comité se partagent la reponsabilité de l'appareil politique, de l'appareil logistique et de l'appareil militaire. Les activistes se retrouvent dans des commandos composés de cinq personnes au maximum. Ces commandos peuvent être itinérants ou peuvent appartenir à une zone géographique délimitée. Ils sont chargés de mettre à exécution les plans décidés par le comité exécutif. À un niveau inférieur, nous retrouvons les collaborateurs et les intermédiaires chargés de recueillir de l'information, collecter des fonds et fournir du support logistique aux activistes de l'organisation. Beaucoup de ces derniers résident dans le Pays basque français souvent appelé le sanctuaire de l'ETA. Certains autres ont fui l'Europe pour se réfugier dans des pays d'Amérique latine: République Dominicaine, Mexique ou Vénézuela.

4. Visage politique

Le nationalisme basque est représenté à travers un regroupement d'organisations liées de près ou de loin à l'ETA. Le Movimiento de Liberacion Nacional Vasco (Mouvement de libération nationale basque ou MLVN) englobe des partis politiques tels que Herri Batasuna, un syndicat de travailleurs (Langile Abertzaleen Batzordea), les organisations de jeunes Jarrai et Haika et des groupes de soutien aux prisonniers basques tels que Gestoras Pro-Amnistia. L'objectif de ce collectif d'associations diverses est la reconfiguration du système politique et économique actuel. Le MLVN est considéré comme faisant partie de l'environnement immédiat de l'ETA en apportant un appui politique et social à la lutte armée menée par l'organisation terroriste. À l'intérieur du MLVN se distingue trois éléments fondamentaux: le Herri Mugimendua (les mouvements sociaux); KAS ou Koordinadora Abertzale Sozialista et Herri Batasuna. En 2002, certaines des entités les plus radicales du MLVN ont été rendues illégales par le gouvernement car jugées comme partie intégrante de l'ETA. Ces entités sont Jarrai et Haika, Gestoras Pro-Amnistia et le quotidien Egin.

Koordinadora Abertzale Sozialista est un regroupement politique basque et se traduit par "coordination patriotique basque socialiste". Plus connue sous le nom de "Alternative KAS", elle est à l'orgine de l'impusion d'extrême-gauche abertzale militant pour l'indépendance du Pays basque. Herri Batasuna (HB ou peuple uni en basque) est le parti politique le plus proche de l'ETA à tel point qu'il est considéré comme l'aile politique de l'organisation. Les membres de HB partagent la même idéologie que l'ETA et n'ont jamais condamné les attentats terroristes imputables à l'organisation. HB revendique l'unité des territoires basques, un État indépendant et socialiste avec le basque comme unique langue officielle et l'amnistie de tous les prisonniers basques. Ce parti politique, qui considère l'Espagne comme un ennemi responsable de la mise en tutelle du peuple basque, récolte entre 10 et 17% des votes lors des élections régionales. En 2003, HB, dorénavant au sein d'une coalition appelée Euskal Herritarrok y Batasuna, fut jugée comme illégale, une première fois, par la Cour Suprême puis par la Cour Constitutionnelle espagnole. Cette décision fut motivée par les liens étroits entretenus par le parti politique avec l'ETA, la présence de certains membres de l'organisation terroriste au sein de la structure politique et la violation de la loi antiterroriste qui interdit à tout groupe ou individu de faire l'apologie du terrorisme.

5. Évolution pendant la dictature

Sous la dictature de Franco, l'organisation jouit d'une ferveur et d'un soutien populaire important. Dans un climat où les libertés individuelles sont restreintes et les dissidences politiques fortement réprimées, l'ETA reçoit l'appui à la fois des nationalistes et de la gauche au Pays basque. Considérée alors comme une force d'opposition au régime dictatorial, la popularité de l'organisation est à son apogée en 1970 alors que des membres sont jugés lors du Procès de Burgos.

Depuis 1962, le groupe organise des assemblées où se décident à la fois les grandes lignes d'action et les stratégies à suivre pour les membres. C'est ainsi que l'organisation concentre ses actions contre des symboles du régime franquiste: militaires, politiciens, forces de sécurité. L'objectif étant alors de provoquer une répréssion de la part du gouvernement qui, en contrepartie, provoquerait une réaction de la part du peuple basque en faveur de l'organisation. En 1968, l'ETA commet son premier assassinat en tuant un policier. En 1973, l'organisation assassine le Premier Ministre de l'époque et successeur désigné du Général Franco, Luis Carrero Blanco.

     Ces assemblées de l'organisation sont aussi le théâtre des dissentions et des querelles intestines. En 1971 et 1972, ces querelles sont si fortes que l'organisation cesse toute activité terroriste. En 1974, l'organisation commet un attentat dans un café de Madrid tuant 12 civils et en blessant 80. Cet attentat qui ne visait pas des symboles de l'État, créa une vive tension au sein de l'organisation qui se scinda en deux: l'ETA-PM (politique et militaire) et l'ETA-M (militaire). L'aile politico-militaire jugeait l'action politique comme préalable incontournable à toute action militaire. Cette branche abandonna définitivement toute action armée en 1981. L'aile militaire n'accepta jamais la voie politique et constitue le visage que nous connaissons de l'organisation depuis les vingt dernières années.

     À la mort du Général Franco, en 1975, la ferveur populaire diminue considérablement. Le pays est en voie de démocratisation: amnisitie des prisonniers politiques, élections libres et instuaration d'un gouvernement autonome au Pays basque. Tout ceci n'aura que peu de résonances au sein de l'organisation terroriste qui continuera sa stratégie de terreur. Paradoxalement, la majorité des assassinats attribuables à l'ETA seront perpétrés sous le régime démocratique, c'est-à-dire de 1975 à aujourd'hui. À titre de comparaison, sur les 934 victimes de la campagne meurtrière de l'ETA, recensées en 2004, seules 43 furent tuées sous le régime franquiste (Benegas, 2004)
     
6. Évolution après la dictature

À partir de 1975, la spirale de violence de l'organisation ne cesse de s'intensifier. En plus des cibles traditionnelles (policiers, militaires, politiciens), l'ETA élargit son champ d'actions terroristes à d'autres victimes comme les magistrats, les journalistes et des chefs d'entreprise. Parallèlement, la population civile est ciblée aléatoirement et sans aucune forme de discrimination. C'est entre 1979 et 1981 que l'organisation est la plus meurtrière: Benegas (2004) recense 293 victimes durant ces trois années. L'organisation basque renvendique la plupart de ses attentats, souvent à l'aide de messages télévisuels présentés de manière théâtrale. Dans ses communiqués, elle déplore la mort de civils mais elle les considère comme des "victimes du conflit".

Une autre forme de violence est connue sous l'appelation Kale borroka (lutte de rue). Il s'agit de groupes de jeunes qui dégradent le mobilier urbain: graffitis nationalistes sur les vitrines des commerces, poubelles et autobus incendiés, jets de pierres et de bouteilles, émeutes. Souvent composés de mineurs (pour éviter la judiciarisation), ces groupes s'attaquent également aux biens et à la propriété de basques modérés. Apparaissant de prime abord comme de la violence urbaine désorganisée, les groupes de jeunes sont en fait coordonnés à partir d'une organisation appelée Jarrai liée au MLNV (Movimiento de Liberacion Nacional Vasco). Son idéologie à la fois ultranationaliste, marxiste-léniniste et de violence anarchiste contribue au climat d'insécurité au Pays basque. Son objectif est d'une part, d'accentuer le nationalisme basque et d'autre part, d'intimider ceux qui n'adhèrent pas à cette philosophie de l'organisation.

     Entre 1977 et 1985, des groupes parapoliciers chargés de combattre le terrorisme basque sont apparus: Batallón Vasco Español, Grupos Armados Españoles et, le plus important, Grupo Antiterrorista de Liberación (GAL), actif au pays basque espagnol et français dans les années 80. La philosophie du GAL était de répondre à chaque action de l’ETA par un attentat contre des membres de la gauche abertzale. Le groupe commit une quarantaine d’attentats qui firent 27 morts. Il fut révélé plus tard que le GAL était financé par le Ministère de l’intérieur espagnol créant ainsi une vague d’indignation publique des deux côtés des Pyrénées. Une série d’enquêtes judiciaires, menée en France et en Espagne, a abouti à la condamnation des membres de l’organisation et des responsables politiques (Reinares et Jaime-Jiménez, 2000).

     Les attentats de l'ETA se répartissent sur tout le territoire espagnol mais se concentrent plus particulièrement au Pays basque, à Madrid, dans les régions de Navarre et de Catalogne, dans la province de Saragosse et dans les zones touristiques le long de la côte Méditérranée. Le groupe privilégie deux méthodes d'assassinat: le tir d'une balle dans la nuque et l'engin explosif. La première méthode fut très utilisée jusque dans les années 80. Par la suite, le groupe favorise l'explosion de bombes à l'aide d'une minuterie ou de façon télécommandée. Ces engins explosifs sont souvent placés dans des voitures, des centres commerciaux ou des poubelles. À quelques occasions, l'organisation a fait parvenir des colis piégés à des journalistes et des politiciens.

     En 1987, l'explosion d'une voiture piégée au supermarché Hipercor de Barcelone fait 21 morts et 45 blessés. À ce jour, cet attentat est le plus meurtrier jamais renvendiqué par l'organisation terroriste basque. Hormis les attentats à la bombe, l'ETA cible des politiciens non nationalistes au Pays basque et en Navarre et des figures publiques telles que journalistes, professeurs d'université et magistrats. Concrètement, toute opposition intellectuelle et politique est susceptible de devenir une cible pour l'organisation basque. En 1995, l'ETA tente d'assassiner le chef du Partido Popular (PP: la droite espagnole), José Maria Aznar, lors du passage de son véhicule à Madrid. Le futur Premier ministre s'en tire indemme. En 1997, l'organisation basque kidnappe puis assassine Miguel Angel Blanco Garrido, homme politique du PP au Pays basque. Ce meurtre provoquera l'indignation et l'opprobre du peuple espagnol qui descendera massivement dans les rues pour condamner ce geste. Cette vive réaction du peuple espagnol est représentative d'une nation qui ne tolère plus la violence séparatiste basque. À partir des années 90, les manifestations contre l'ETA se succèdent. Elles prennent le nom de Manos blancas (mains blanches) pour symboliser la paix.

L'organisation terroriste ne se limite pas uniquement aux actions meurtrières. Elle organise aussi des rapts de personnalités politiques ou d'hommes influents. Ces kidnappings, souvent contre rançon, servent à financer les activités du groupe. En 1996, elle enlève le responsable de l'administration pénitentiaire, José Antonio Ortega Lara, en échange d'une modification des conditions de détention des prisonniers basques. Il fut séquestré pendant 532 jours avant qu'un groupe d'intervention de la police ne le libère. Il représente le plus long enlèvement imputable à l'ETA. Le financement de l'organisation se réalise également à travers l'imposition d'une "taxe révolutionnaire" à des personnages publics espagnols ou basques. En 2000, l'ETA envoye une lettre d'extorsion au footballeur français d'origine basque, Bixente Lizarazu, en lui demandant de payer cet impôt révolutionnaire pour ne pas avoir à subir les actions répressives de l'organisation. Pour terminer, l'ETA s'est également illustrée en posant des bombes le long du littoral Méditérrannéen afin de nuire considérablement au tourisme, un secteur fondamental de l'économie espagnole (attentat de Santa Pola en 2002).

À partir de 2002, l'organisation basque s'est retrouvée sur la liste des organisations terroristes des États-Unis, de l'Union Européenne et du Canada.

7. Liens avec d'autres organisations

L'ETA partage une idéologie commune avec Iparretarrak, une organisation nationaliste située dans le Pays basque français. Le nom de l'organisation signifie "ceux de l'ETA du Nord" (Moruzzi et Boulaert, 1988). La France a souvent servi de base arrière à l'ETA et il est probable que Iparretarrak ait fourni un soutien logistique et matériel dans la préparation de certains attentats. L’arrestation en France d’un des leaders de l'ETA Mikel Albizu dit Mikel Antza en 2003 confirme les liens qui unissent les deux organisations.

     Durant la dictature franquiste, l'ETA a reçu du support financier et matériel de la part de Cuba. Alors que la pays se démocratise, les liens avec le pays de Castro s'estompent au profit d'une alliance à la fois politique et militaire avec l'IRA (Irish Republican Army). L'organisation terroriste irlandaise finance, entraine et arme les membres de l'ETA. Les deux organisations semblent partager le même idéal d'indépendance et les mêmes terrains d'entraînement (Lybie et Liban). L'aile politique de l'ETA semble avoir suivi les mêmes le même porcessus de paix que le Sinn Fein (l'aile politique de l'IRA) sauf pour le rejet unilatéral de la violence et pour l'établissement durable d'un cessez-le-feu.

     Comme nous l'avions mentionné un peu plus tôt, certains membres de l'organisation basque ont trouvé refuge en Amérique latine. Ainsi, selon Turbiville (2004), il existerait des liens entre l'ETA et des groupes paramilitaires colombiens tels que l'ELN et les FARC. Ceci reste cependant encore à démontrer.

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2002-2008, ERTA