ETA - Profil d'une organisation terroriste  
     
 

B. APPROCHES EXPLICATIVES

Dans cette partie, nous essayerons, d'une part, de comprendre la montée du nationalisme radical dans la société basque et, d'autre part, d'analyser les actions de l'ETA à travers différents modèles. Comme l'ont soulignés Schmid et Jongman (1988), une vértiable théorie du terrorisme n'existe pas. Plutôt, nous sommes confrontés à une série de propositions qui arrivent à expliquer partiellement le phénomène du terrorisme d'insurrection.

1. Analyse du contexte

Dans son ensemble, la société basque est une société pluraliste qui a toujours préféré la voie politique aux méthodes violentes proposées par l'ETA. Le parti politique le plus populaire est le Parti Nationaliste basque (PNV) qui défend son nationalisme au sein des institutions publiques en rejettant toute forme de violence. Néanmoins, la montée du nationalisme radical peut s'expliquer en partie par un contexte socioéconomique et culturel particulièrement marquant durant la dictature franquiste.

     Les révolutions industrielles qu'a connues l'Espagne depuis 1900, ont largement changé le visage de la société basque et sont à l'origine de la montée du nationalisme. Alors que la péninsule ibérique est en pleine croissance, le Pays basque voit sa population augmenter grâce à l'arrivée d'immigrants d'autres régions. Cette arrivée a pour effet de diminuer le nombre de basques de souche à l'intérieur de la société et provoque ainsi un repli des nationalistes sur eux-mêmes. La société basque cherche alors à se définir par rapport à ses racines. Parallèlement, le contexte économique favorable augmente considérablement le niveau de la population active, notamment au sein dans la classe ouvrière. Or, c'est justement au sein du prolétariat que nait le courant nationaliste. La transition vers la démocratie engagée à la mort de Franco a aussi été synonyme de récession. Les industries, souvent gérées par des grandes entreprises espagnoles, ne fournissent plus d'emplois aux travailleurs basques. Cette situation, vécue comme une injustice, alimente également la montée du nationalisme.

     Au niveau culturel, la société basque a évolué à l'intérieur d'un climat de violence et d'oppression particulièrement sous l'ère Franco. La mémoire collective d'oppression, transmise de génération en génération, est indéniable. L'importance de cette mémoire collective est soulignée par Shabad et Llera Ramo (1995): "It transforms experiences into traditions, as sons learn to see themselves in the fathers, to discover the earlier in the later, as the many stories of the many generations are made into the single story of the struggle to survive, and are sanctified" (p.423). Ce sentiment d'oppression a renforcé à la fois l'appartenance à l'identité basque et le rejet à la Nation espagnole. Sous le régime franquiste, il s'est alors développé une société basque en marge des normes imposées par la dictature. Cette société cultivait alors pleinement son identité basque. Elle jouissait également du support de l'église catholique, ce qui lui a permis de rationnaliser sa violence en invoquant l'image du martyr. Pour Shabad et Llera Ramo (1995), lorsque l'Espagne s'est démocratisée, il fut difficile pour ces nationalistes de s'adopter à cette transition en modifiant à la fois leurs revendications et leurs méthodes d'expression.

2. Stratégies terroristes

Schmid et Jongman (1988) ont présenté plusieurs modèles théoriques portant sur l'étiologie du terrorisme. Nous tenterons d'analyser la stratégie et les actions de l'ETA à partir de certains de ces modèles. Lorsque nous abordons le point de vue des terroristes, il ressort que ces derniers cherchent régulièrement à réunir deux grandeurs humaines: le martyr et le héros. Au pays basque, les activistes de l'ETA sont considérés comme des héros lorsqu'ils sont commettent des attentats et comme des martyrs lorsqu'ils décèdent au cours d'un attentat, lorsqu'ils sont abattus par la police ou même lorsque leur bombe explose accidentellement. Schmid et Jongman (1988) souligne en faisant référence à une "théorie" du terrorisme: "Terroristic activity […] aims to undermine the prestige of the governement's power, to demonstrate steadily the possibility of struggle against the governement, to arouse in this manner the revolutionnary spirit of the people and their confidence in the success of the cause..." (p.80). Bref, la stratégie du terroriste est à la fois d'affaiblir, dû moins en apparence, le gouvernement qu'il combat et de renforcer positivement ceux qui sont impliqués dans la cause révolutionnaire. À ce propos, la cause basque est véhiculée par une idéologie et une propagande basée sur la langue, l'histoire et la culture mais aussi par un niveau de violence extrême et des solutions radicales. Dans la stratégie des séparatistes basques se trouvent la question de la responsabilité et de l'imputabilité. Les actes de violence sont presque toujours revendiqués par l'organisation mais leur responsabilité est imputée au gouvernement de Madrid. Ainsi, la violence est présentée comme la seule issue possible dans un contexte d'oppression.

3. Modèle psychologique

Dans le même ordre d'idées, les théories psychologiques apportent un éclaicissement sur le processus d'identification du terrorisme d'insurrection. Comme nous l'avons souligné plus tôt, le contexte politique, socioéconomique et culturel oppressant sous l'ère Franco a servi de catalyseur à la cause indépendantiste basque. Le processus "d'identification à la victime" à l'intérieur de la société basque a alimenté le sentiment de vengeance envers l'hégémonie espagnole. Ce phénomène de polarisation a d'ailleurs été souligné par Schmid et Jongman (1988) comme étant la plus importante source psychologique du terrorisme. Parallèlement, ce processus d'identification produit des émotions indirectes comme la rage ou l'agressivité envers la source responsable de l'oppression, émotions qui peuvent s'instrumentaliser dans des actes de violence. La place prépondérante des femmes à l'intérieur de l'ETA est probablement la résultante de ce processus d'identification. Malgré une propension à la violence moins importante que chez les hommes, les femmes sont plus capables de ressentir l'humilitiation d'une situation et, par le fait même, peuvent plus s'identifier à ces émotions.

4. Modèle sociologique/environnemental

Les causes du terrorisme basque peuvent également être analysées à partir des facteurs environnementaux. L'environnement sous-culturel, national et même international sert d'élément pour expliquer la montée du nationalisme radical au Pays basque. Schmid et Jongman (1988) distinguent deux éléments en ce qui a trait aux modèles sociologiques: les précipitants, qui sont généralement constitués d'un phénomène unique et éphémère à l'origine de l'irruption de la violence et les préconditions, qui sont des circonstances qui favorisent les précipitants. À l'intérieur des préconditions, ils distinguent les facteurs permissifs qui permettent à une stratégie terroriste d'exister et qui la rend attrayante pour les acteurs politiques et les facteurs situationnels directs qui motivent les terroristes. L'environnement sous-culturel est inspiré par les idées de Patrie basque véhiculées par Sabino Arana y Goiri un siècle avant la création de l'ETA. La Guerre civile espagnole et l'ignominie du bombardement de Guernica ont créé les bases de la répression du peuple basque par le régime dictatorial de Franco. C'est cette répression envers la minorité basque qui a servi de précipitant à la montée de l'activisme et, de manière ultime, à la création de l'ETA. Les préconditions à la fois au niveau socioéconomique, culturel et politique ont rendu attrayante la stratégie radicale de l'organisation autant aux yeux de la population que des partis politiques nationalistes. Divers organisations militantes se sont alors créées sous la bannière du MLNV (Mouvement de libération nationale basque). L'idée d'une gauche radicale est alors née sous la bannière abertzale. L'environnement international a également favorisé la montée du nationalisme basque. Les différents conflits dans les années 60 et 70 en Algérie, à Cuba, en Amérique latine, en Irlande et en Palestine ont servi d'inspiration pour l'ETA.

5. Modèle policier

Hermant (1992) présente un modèle pour expliquer le terrorisme à travers la volonté d'un petit groupe à faire usage de la violence. Dans un contexte de rapports dissymétriques avec l'État, l'organisation séparatiste basque ne cherche pas à gagner son affrontement avec le gouvernement espagnol mais à le destabiliser en jouant sur des dimensions telles que la symbolique et le spectaculaire. L'organisation espère ainsi s'établir comme un contre-pouvoir qui ralliera le peuple à sa cause. Cette idée véhiculée depuis plus de 40 ans par l'ETA s'avère aujourd'hui désuète et impopulaire. Pour Hermant (1992), le fonctionnement de l'ETA peut être illustré par des cercles concentriques. Le premier cercle représente le noyau de l'organisation: les activistes purs et durs et la direction à la fois politique et militaire. Le second cercle est composé du soutien logisique et le troisième représente l'activité de propagande semi-légale. L'éloignement du noyau vers les zones périphériques est synonyme de diminution de la militance et du contenu violent des objectifs. On passe d'une lutte armée aux idées radicales à des objectifs dits intermédiaires qui peuvent être mieux défendus sur la place publique.

 
     
   
2002-2008, ERTA