Les théories se trouvant en science politique et en criminologie
Cette partie du texte se penchera majoritairement sur les théories qui sont à la fois présentes en science politique et en criminologie. Étonnamment, les théories qui se trouvent de part et d’autre des sciences abordées ici sont essentiellement des théories post-positivistes ou critiques.
Le constructivisme
L’approche constructiviste, de plus en plus utilisée dans le champ criminologique et dans celui des relations internationales, correspond à plusieurs choses. C’est tout d’abord une épistémologie, une certaine conception de la connaissance. Elle s’inscrit d’ailleurs en porte-à-faux aux positions positivistes. Le constructivisme apparaît comme une critique la relation entre la « réalité » et la représentation que nous nous en faisons. Les concepts que nous exploitons pour comprendre notre univers sont des constructions qui se basent sur des valeurs qui nous sont propres. Ces concepts sont donc des métaphores de ce que nous visons et de ce que nous voyons. Et, est-il besoin de rappeler, personne ne sait vraiment de quelle manière les autres interprètent leur univers ; nous avons tous et chacun nos propres bagages intellectuels nous permettant de saisir ce qui nous entoure.
Par ailleurs, le constructivisme est une forme de sociologie de la connaissance en ce sens qu’il pose une réflexion sur la façon dont nous échafaudons nos savoirs. La façon dont nous conceptualisons le monde est construite par une intersubjectivité constante entre les hypothèses que nous avançons, notre expérience, nos valeurs, les normes auxquelles nous attachons de l’importance, etc. Ainsi, il n’y a pas de savoir « neutre »; tout savoir est la résultante d’un processus.
Enfin, certains auteurs utilisent le constructivisme comme une forme de perspective théorique, qui éclaire la façon dont se conçoivent les problèmes sociaux. C’est entre autres le cas de bon nombre de constructivistes des relations internationales – pensons notamment à Nicholas Onuf (1998), Alexander Wendt (1999), Friedrich Kratochwil (1991) - qui voient à travers le constructivisme une façon d’illustrer la façon dont se forment les problèmes politiques. Dans leur vision des choses :
[…] world politics is “socially constructed”, which involves two basic claims: that the fundamental structures of international politics are social rather than strictly material (a claim that opposes materialism), and that these structures shape actors’ identities and interests, rather than just their behavior (a claim that opposes rationalism) (Wendt, 1995: p. 71-72).
Ainsi, dans cette vision des choses, le système international n’est pas; il est résultat d’une co-construction.
En criminologie, Michel Foucault (1993, 2004) est un des auteurs les plus marquants ayant exploité une vision constructiviste. Dans son ouvrage Surveiller et punir (1993), il décrit le processus par lequel l’incarcération est devenue la manière systématique de punir les délinquants. Il éclaire donc ainsi les sources qui sont à la base de la construction de cette institution sociale qu’est la prison.
L’exploitation du constructivisme pour l’étude du terrorisme est intéressante, car il permet de comprendre les mécanismes qui sont à la base de la définition de ce qui est terroriste de ce qui ne l’est pas. Le terrorisme, comme problème social, a les mêmes prémisses que les autres phénomènes sociaux : il est construit sur des normes et des valeurs.
De plus, le constructivisme permet de s’interroger sur la façon dont l’enjeu terroriste vient à être considéré comme un enjeu de sécurité nationale, comme une problématique sociale et comme un « fait » porteur de danger pour les citoyens. Ce que nous prenons pour des faits sociaux donnés sont, dans les faits, plus souvent qu’autrement une construction allant dans l’intérêt de certains groupes dominants ( Edelman, 1988). Dans cette vision des choses, la construction de l’enjeu du terrorisme comme menace pourrait apparaître comme un moyen pour les autorités d’augmenter le contrôle social par une série de mesures sécuritaires de contrôle dont le but explicite est de juguler le terrorisme.
Les approches marxiennes
Les approches marxiennes se basent essentiellement sur les travaux de Marx sur les relations entre l’économie et l’histoire des sociétés. Comme c’est le cas avec plusieurs théories critiques, il existe plusieurs approches qui peuvent être regroupées sous l’égide de l’approche marxienne. Néanmoins, elles peuvent aisément se lier ensemble par leur façon d’aborder les problèmes sociaux : un lien direct est établi entre le développement économique et les transformations sociales, historiques, politiques et culturelles.
Les marxiens basent habituellement leurs principes théoriques sur une vision conflictuelle et dichotomique de la société. Dans cette approche, la société est le berceau du conflit opposant les forces de production matérielles – entendues comme la capacité de la société à produire des biens matériels – et les relations de production – entendues comme les relations entre les individus.
Si les forces matérielles de production se transforment de manière quasi continuelle au long de l’histoire, les relations de production, elles, tendent plutôt à demeurer statiques. Cette inconsistance entre ces deux versants des phénomènes sociaux engendre des tensions. Or, quand les frictions sont trop importantes, il se produit un changement abrupt des relations de production, souvent par la révolution de la classe n’ayant pas accès aux moyens de production. Dans la vision marxienne, le système capitaliste a en lui les germes de sa propre mort : il répétera les mêmes erreurs que par les passé et un conflit social modifiera les relations de production.
Si Marx ne consacre pas de partie de son texte à la délinquance et à son rôle, il aborde toutefois la problématique dans quelques passages. Dans son optique, la délinquance est le produit direct du capitalisme. Les gens veulent travailler, se sentir utiles et être rémunérés en fonction du travail accompli. S’ils n’y arrivent pas, ils deviennent démoralisés. Les chômeurs, les personnes qui ne peuvent se rendre utiles et les gens au statut précaire se tourneront ainsi vers des méthodes délinquantes.
En ce qui concerne l’étude du terrorisme, le marxisme se bute aux mêmes problèmes que les théories se basant sur les arguments économiques pour expliquer les causes du terrorisme. Toutefois, la lutte contre le terrorisme, elle, peut s’expliquer comme une méthode des élites économiques en place de contrôler les classes dominées. La lutte contre le terrorisme servirait à détourner l’attention du public des pratiques économiques injustes et dommageables des élites.
Le
féminisme
Les approches féministes critiquent les théories classiques en affirmant qu’elles ne prennent pas en considération la différence des genres dans leurs analyses. Soit elles sont essentiellement axés sur des visions masculines de la problématique – c’est la critique qui a été portée en criminologie, alors que la majorité des théories étaient construites pour comprendre la criminalité des hommes – soit elles adoptent des approches neutres dans les genres, niant ainsi les différences fondamentales entre les hommes et les femmes.
Les approches féministes ont rapidement muté pour s’appuyer sur d’autres approches critiques, notamment le marxisme et le postmodernisme. La version marxienne-féministe décrit les structures économiques comme étant une domination masculine des moyens de production économique. Les féministes postmodernes (voir postmodernisme plus bas) vont se concentrer sur les processus discursifs qui stigmatisent implicitement les femmes comme éléments sociaux. Les féministes postmodernistes ont ainsi établi un lien étroit entre politique, sécurité, genre et identité.
L’utilité de l’approche féministe dans l’étude du terrorisme est double. Tout d’abord, il permet de mieux cerner les structures de dominations mâles qui sont présentes tant dans les organisations terrorisme. En effet, force est d’admettre que ce sont des « champs d’activités » qui sont essentiellement masculins; il s’est donc construit une structure « masculiniste » qui a tendance à reléguer la femme à un second niveau. Dans cette perspective, la femme se voit attribué un rôle d’exécutante ou un statut de prix offert aux hommes accomplissant leur « devoir ». Les vierges attendant au paradis les jihadistes exécutant un attentat terroriste en est le meilleur exemple.
Ensuite, le féminisme s’avère très utile pour comprendre le rôle que jouent les femmes dans les organisations terroristes. Si auparavant le rôle des femmes dans les organisations terroristes était essentiellement limité à des activités de support au groupe, il est dorénavant de plus en plus fréquent de voir des femmes exécuter elles-mêmes des attentats terroristes (Ness, 2005).
Cette transformation du rôle de la femme dans les organisations terroristes va directement avec un bon nombre des propositions apportées par les féministes. En effet, la perspective féministe soutient que le statut de dominée de la femme la pousse à employer les mêmes comportements que les hommes pour pouvoir progresser dans les structures sociales; que ce soit dans les pratiques politiques – les femmes politiciennes tendent à utiliser les mêmes tactiques que les hommes – que dans la criminalité – les femmes utilisent des niveaux de violence plus élevés (Adler, 1975).
Le postmodernisme
Le postmodernisme représente un courant théorique très minoritaire, tant en science politique qu’en criminologie. Il faut dire qu’il a un grand défaut : sont terme et utilisé pour décrire divers concepts et aspects. Margareth A. Rose (1991) relève d’ailleurs 38 façons différentes d’utiliser le terme de « postmodernisme ». Cette situation a évidemment pour conséquence de créer une confusion autour de l’approche.
Généralement, le postmodernisme rejette les prémisses scientifiques « modernes » affirmant que la science est un processus objectivable ayant des buts détachés de certaines normes et valeurs. Ils accordent une importance particulière à l’analyse langagière. Dans leur vision :
[…] all thinking and all knowledge are mediated by language, and that language itself is never a neutral medium. Whether or not people are aware of it, language always privileges some point of view and disparages others ( Vold, Bernard, et Snipes, 1998 : p. 270).
Le postmodernisme accorde une importance toute particulière à l’analyse de discours. Les auteurs postmodernes les plus influents sont Jean Baudrillard (2002, 2003) et Jacques Derrida (1979, 1996, 1997, 2001, 2005 – et Michel Foucault, qui s’interroge souvent sur les structures langagières qui sont à la base des problèmes sociaux, notamment en ce qui a trait à la relation savoir/pouvoir).
Cette posture théorique est difficile à accepter par la communauté scientifique puisqu’elle pousse le raisonnement jusqu’à déconstruire les fondements même de la science. Si les « modernistes » donnent un statut « spécial » à la pensée scientifique en lui accordant une validité plus grande que d’autres types de pensées, les postmodernistes, eux, ne lu octroient pas ce statut particulier.
Au centre du postmodernisme se trouve l’idée que la modernité et les principes qu’elle sous-tend à mené la société à créer plus de domination, via différentes structures – discursives ou sociopolitiques – de contrôle social. L’objectif des postmodernes est donc double. Il cherche à (1) critiquer les discours dominants, notamment le discours scientifique, afin de donner plus de place et de légitimité à des points de vue jugés comme étant marginaux et (2) à briser les structures de dominations qui sont présentes en les faisant émerger au travers de leur processus de déconstruction.
L’exploitation du postmodernisme pour comprendre le terrorisme peut mener dans deux directions principales. Premièrement, il peut être utilisé pour comprendre les structures discursives qui sont présentes dans les activités terroristes. Par exemple, le langage utilisé dans les discours destinés aux médias et ceux qui sont destinés aux supporteurs de la cause des terroristes est fondamentalement différent. Dans le premier, le langage est modifié en fonction de la façon de faire médiatique. Le discours se voit « reformaté » pour être médiatisé; une forme de soumission discursive envers une structure de communication/domination. Dans le second cas, il s’agit de la situation inverse : le discours terroriste tente de reformater la pensée des individus qui sont intéressés par la cause terroriste. Il se présente donc, d’une certaine façon, comme une structure de domination.
Deuxièmement, le postmodernisme peut être utilisé pour déconstruire les discours tenus par les institutions de sécurité, notamment celles chargées du contreterrorisme ou de l’antiterrorisme. Dans ce cas-ci, l’approche postmoderne permet de comprendre les structures de dominations qui sont présentes dans les discours sécuritaires. Les postmodernes démontreraient que ces discours cherchent à échafauder le comportement des citoyens vivant sous la coupole étatique pour la raison de la « sécurité nationale » – cette sécurité nationale correspondant plutôt aux valeurs d’intérêt dominants.
Discussion : quelle théorie
pour comprendre le terrorisme?
Comme nous avons pu le constater, plusieurs théories présentes soit dans le cursus des relations internationales, soit dans le champ criminologique, ou même dans les deux sciences, peuvent être exploitées pour comprendre le phénomène terroriste. Le constat que nous devons toutefois exprimer est le suivant : chacune de ces théories semble ne s’appliquer qu’à un aspect bien particulier du terrorisme.
Ceci nous mène à une situation où deux avenues sont possibles. Tout d’abord, utiliser de manière conjointe plusieurs de ces théories pour comprendre plusieurs facettes du terrorisme. Si de prime abord cette solution peut sembler simple et efficace, elle se butte rapidement à la dure réalité que les théories ont souvent des postures ontologiques irréconciliables. En d’autres mots, si certaines théories peuvent fonctionner adéquatement de manière complémentaire, c’est loin d’être toujours le cas.
Cela nous amène donc à notre seconde avenue : la création d’un ensemble théorique propre à l’étude du terrorisme. Comme nous l’avons mentionné précédemment, un des principaux problèmes de l’étude du terrorisme est l’absence de théorie et de méthodologie qui lui soit propres. Si Alexander George (1991) propose à demi-mots la création d’une nouvelle science qui se nommerait la « terrologie », d’autres auteurs, comme Abraham D. Sofaer et Seymour E. Goodman (2001) n’hésitent pas à militer ouvertement pour la mise en place de nouveaux outils pour traiter du problème.
Les arguments invoqués par les tenants de la création d’un champ d’étude « terrorilogique » sont au nombre de deux. Tout d’abord, le terrorisme est un sujet tellement complexe, difficile à cerner et touchant à de nombreuses spécialités – criminologie, science politique, psychologie, théologie, etc. – qu’il est difficile de penser étudier le phénomène via une seule lunette. Dans cette vision des choses, il est nécessaire d’établir un nouveau corpus polyvalent et capable d’être le carrefour de plusieurs approches. Ensuite, la séparation de l’étude du terrorisme des autres sciences plus « classiques » permettrait d’établir une série d’outils, de méthodes et de théories qui seraient propres au terrorisme et qui permettraient donc d’éviter les problèmes qui sont actuellement présents dans la recherche. |