Finding enemies
de communistes à narcoterroristes :
la présence étatsunienne en Colombie

 
 
 
 
Fernanda Prates
2006
Texte produit dans le cadre du cours CRI 6224
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  Introduction : antécédents historiques du Plan Colombie

     L’événement marquant le début des opérations étasuniennes antidrogue en Amérique Latine et aux Caraïbes a été la mise en place de l’opération Intercepción au Mexique en 1969; une opération visant l’éradication des cultures illicites de marijuana et de pavot. À partir de 1978 les initiatives étasuniennes d’éradication de cultures de marijuana se prolongeaient à la Colombie, d’abord dans la Sierra Nevada de Santa Marta et puis dans la Serranía del Perijá. La première opération en Colombie, appelée Stopgag, a été effectuée entre la fin 1977 et la mi-année 1978 et comprenait notamment la réalisation de vols pour identifier et confisquer des bateaux qui transportaient de la marihuana.  À la fin de 1978, environ 10.000 soldats ont été assignés à l’opération Fulminante, qui avait pour mission le combat au trafic illégal de marihuana dans la région de Guajira. D’après le politologue Juan Gabriel Tokatlian “by committing to combat the marijuana growing, they (Colombia) were adopting a mechanism even more aggressive then chemical eradication. In any case, eradication did not meet with the approval of certain sectors within the government itself or of public opinion generally, so it was replaced by militarization, which enjoyed certain consensus, at least in government circles”.
     Le début de l’opération Fulminante arrivait au même temps que le gouvernement des États-Unis avait décidé de créer un Bureau Spécialisé dans les Affaires de Narcotiques, qui envisageait fondamentalement la militarisation de la lutte antidrogue. Néanmoins, c’est pendant l’administration Reagan que l’idée d’une nécessaire « guerre aux drogues » s'est installée de façon définitive. D’après Reagan la guerre contres les drogues était un objectif urgent et nécessaire à la sécurité nationale des États-Unis. En 1986, une nouvelle offensive de quatre mois, cette fois dirigée envers la Bolivie (Opération Blast Furnace) avait comme but principal la destruction des laboratoires de traitement et raffinage de cocaïne.
     L’idéologie d’une militarisation de la guerre contre la drogue s’était intensifiée durant le gouvernement de George Bush (père). L'administration Bush présenta le plan Initiative Andine, partie essentielle de la stratégie antidrogue des États-Unis, qui cherchait à diminuer l’entrée de drogues aux É-U en réduisant la production et le trafic en Colombie, au Pérou et en Bolivie. Lors du lancement de la Stratégie nationale de contrôle des drogues, en 1989, le président Bush laissa de côté les discours centrés sur les drogues et se référa à la région Andine en mettant l’accent sur un lien entre l’instabilité économique, les révoltes politiques et la drogue dans ces pays. Il conclut que l’étroit rapport entre ces trois éléments posait des graves défis à la démocratie ainsi qu’à la stabilité de la région. Dans la même année, les États-Unis envahissaient le Panama et forçaient la désertion du président panamien, le général Manuel Antonio Noriega, opération cherchant surtout à démontrer la puissance des EU dans la guerre aux drogues.
     En février de 1990 eut lieu le Sommet de Cartagène, qui réunit les présidents de la Bolivie, du Pérou, de la Colombie ainsi que des États-Unis. La rhétorique des propos du Sommet était fortement répressive, recommandant des programmes énergiques et efficaces contre la production, le trafic, ainsi que la consommation. En 1990, l'administration Bush présentait une proposition pour mettre en place l’Andean Strategy Narcotics-Related Funding pour soutenir l’initiative andine. La stratégie investissait environ $2,1 milliards durant la période 1990-1994, incluant des fonds pour l’assistance économique, militaire et pour law enforcement, ainsi que le soutien de la DEA (Drug Enforcement Administration ) en Colombie, au Pérou et en Bolivie.
     Entre le 26 et 27 février 1992 s’est réalisé un nouveau sommet, à San Antonio, avec les présidents de la Bolivie, Colombie, Équateur, Mexique, Pérou, Venezuela et des États-Unis La Déclaration de San Antonio réaffirme les propos de la Déclaration de Cartagena, en affirmant que les engagements antérieurs devaient être ratifiés et élargis pour faire face à des nouvelles menaces, comme l’héroïne. Les stratégies d’action proposées comprenaient fondamentalement le développement de cultures alternatives, l’éradication, le contrôle et l’interception des drogues, le renforcement des systèmes judiciaires et la prévention de l'usage de drogues illicites.
     En septembre 1999 le gouvernement Clinton et le président colombien Andrés Pastrana s’engageaient à mettre conjointement en oeuvre un « Plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l’Etat », appelé le Plan Colombie. Le Plan Colombie, conçu par le gouvernement colombien , prévoyait  une aide étrangère de 7,5 milliards de dollars, dont 1,3 milliard d’aide étasunienne. (Le monde diplomatique, cahier spécial Amérique Latine).
 
     
  Le Plan Colombie

Le Plan Colombia a été proposé en août 1998 par le  Président colombien Andrés Pastrana. Il partait d’une perspective moins conflictuelle — incluant des négociations de paix avec les dirigeants des FARC-EP (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia Ejército del Pueblo) en cherchant surtout la mise en place d’un programme de développement social suffisamment structuré qui devrait permettre d'offrir aux paysans une alternative concrète à la culture de la coca. Cette première version du Plan Colombie comprenait plusieurs investissements dans les sphères de la production, l’infrastructure et du développement social. Ces investissements focalisaient notamment les régions les plus pauvres, qui présentaient un haut niveau de violence et une économie illégale fondée sur la culture des drogues. Le but était de permettre le développement de cultures alternatives à la coca (Massé).
     Cependant, au cours des négociations avec les États-Unis, le Plan Colombie a souffert plusieurs transformations qui ont enfin dénaturé sa première version. Désormais, le nouveau Plan Colombie se présentait comme un plan d’aide militaire, laissant de côté l’objectif initial de développement de cultures agricoles alternatives et en démarrant une vaste opération de fumigation des cultures de coca dans le territoire, notamment dans le sud de la Colombie, région qui concentre une forte présence des FARC-EP.
Selon l’Observatoire des Amériques,

en janvier 2000 l’administration Clinton a présenté au Congrès américain la contribution américaine pour ce qu’allait devenir le Plan Colombia, soit une contribution de 1,3 milliard de dollars. De ce montant, 860 millions étaient octroyées à la Colombie et le restant (440 millions de dollars) allant à la Venezuela, Équateur, et Panama). Le Plan Colombia permet également à ces unités militaires anti-drogue de recevoir en tout plus  de 70 hélicoptères pour un montant total de 400millions $US, soit 30 hélicoptères UH-1, livré entre 1999 et 2000, 14 hélicoptères UH-60 Blackhawk, livré en janvier 2002.

Quoique ces fonds ne couvraient qu’une partie des 7,5 milliards de dollars prévus pour le Plan Colombie,  ils représentaient une forte augmentation de l’aide étatsunienne à la Colombie. Alors qu’entre 1990 et 1998 l’aide avait été environ de 60 millions de dollars par année, ces chiffres augmentent significativement et passent à  120 millions en 1998, 374 millions en 1999 et 960 millions en 2000 (Massé).
     
La loi 4425, approuvée par le Congrès des États-Unis en juillet 2000, a concrétisé le Plan Colombia, en établissant un chronogramme d'exécution de six années, divisé en trois étapes : « Phase 1 : short-range military, police and judicial effort aimed at Putumayo and the south and planned for one year ; Phase 2 : medium-range military, police, judicial and social effort aimed at the southearsten and central parts of the country, and planned for 2-3 years ; Phase 3 : extend the integrated effort throghout the country over3-6 years » (Dario Teicher).
     Le Plan Colombia a été conçu originalement comme une stratégie counter-narcotics. Dans ce sens, légalement, il ne comprenait pas de soutien aux opérations counter-insurgency. Cependant, après le 11 septembre 2001 le président George W. Bush a annoncé la National Security Strategy, en remarquant qu’en Colombie « we recognize the link between terrorist and extremist groups that challenge the security of the state, and drug trafficking activities that help finance the operations of such groups »En assimilant cette nouvelle perspective, le Congrès de États-Unis développe la notion de Expanded Authority, ce qui a permis l’utilisation des fonds counter-narcotics dans les opérations de counter-insurgency. Selon le témoigne du Général James T. Hill (ancien Commandant du U.S. Southern Command) « in 2003 and 2004, Congress gave us Expanded Authority to use counter-drug funds for counter-terrorism missions in Colombia because it concluded that there is no useful distinction between a narcotrafficker and his terrorist activity, hence the term narcoterrorist ». Aussi significative a été la modification du nombre du personnel militaire et les recrutés privés (citizen contractors) en Colombie. Jusqu’à l’année 2004 le nombre maximal du personnel était de 800 (400 militaires et 400 civils), cependant, pour l’année fiscale de 2005-2006 le Congrès américain a accepté l’augmentation de la présence américaine en Colombie et présentement le nombre maximum établit est de 1400 (800 militaires et 600 citizen contractors).

 
     
 
Graphique 1
’Plan Colombia’ promulgé en juillet 2000 (en millions US$)


 
 

     Selon les statistiques du Center for International Policy,

since 1999, U.S. aid has included 84 helicopters, the creation of new brigades in Colombia’s army and navy, grants of cargo and attack aircraft, patrol boats, small arms, and the training of over 15.000 Colombian military and police. Hundreds of troops and private contract personnel work on Colombian soil as trainers, intelligence-gathers, spray pilots, among other duties. Since 1996, U.S pilots on anti-drug missions have sprayed herbicides over more than a million acres of Colombian territory.

     Pendant les opérations militaires du Plan Colombie, l'Administration George W. Bush — en reprenant l'Andean Regional Initiative démarrée en 1990 lors du gouvernement Bush — sollicite au Congrès une aide de 882,29 millions US$ pour l'année 2002, 50% pour la Colombie et 50% distribués entre le Pérou, la Bolivie, l’Équateur, le Venezuela, le Panama et le Brésil. Entre les années 2003 et 2006 les montants de l’aide militaire et les programmes d’assistance policière étasuniens (notamment l’International Narcotics Control, Foreign Military Financing, International Military Education and Training et Antiterrorism Assistence) en Colombie ont été les suivants : en 2003, 621 millions de dollars ; en 2004, 551 millions de dollars ; en 2005, 643,3 millions de dollars et en 2006, 602 millions de dollars (Center for international Policy).

Graphique 2
Aide étasunienne en Colombie entre 1997 et 2005
 

 
 

     L’Assistant Secretary of State, Roger Noriega, annonce que « [for] the second year in a row, the U.S. and Colombia have sprayed more than 300,000 acres of illegal coca. Since 2002, close to 760,000 acres have been sprayed ». Cependant, malgré les efforts étasuniennes, en mars 2002 les information de la CIA ainsi que de l’U.N. Drug Control Program indiquaient que le « overall amount of coca grow in Colombie is somewhere near 150,000 hectares, or three times as much as it was when the United States began large-scale spraying in 1996 » (Center for International Policy).
     En effet l’étude réalisé par le Center for International Policy signale que les opérations de fumigation ont réduit les cultures de coca dans in nombre limité de régions, mais que cela a produit simplement un déplacement des zones de production et que présentement elles ont lieu dans d’autres types de zones (savanes, forêt, ainsi que dans les plantations de café) qui n’avaient jamais était explorées par les cultivateurs de coca.

Graphique 3
Culture de Coca en Colombie, Bolivie et Pérou entre 1998-2001
 
     

     Dans ce même sens, en 2003 le comité du sénat américain a souligné son mécontentement  par rapport aux résultats du Plan Colombia en affirmant que

The Comitee is disappointed with the results of Plan Colombia, which has fallen far short of expectations. Neither the Colombian gouvernment nor othr international donors have lived up to their financial commitments, and the amount of coca and poppy under cultivation has increased. In adition, peace negotiations have collapsed, he armed conflict has intensified, and the country is preparing for a wider war which few observers believe can be won on the battlefield » (voir Center for International Policy).

     Dans un communiqué de 14 avril 2006 l’ONDPC (Office of National Drug Control) constate que

the survey also found 144,000 hectares of coca under cultivation in 2005 in a search area that was 81 percent larger than that used in 2004” en affirmant aussi que “in an effort to improve the accuracy and comprehensiveness of the estimate, this year's survey expanded by 81 percent the size of the landmass that was imaged and sampled for coca cultivation. The newly imaged areas show about 39,000 additional hectares of coca (...)the survey shows that coca growth is emerging in previously surveyed areas where spraying has not occurred in the past—with at least a 12 percent increase in cultivation during 2005 ».(nous soulignons).

     Malgré les résultats décevants de l’offensive anti-drogue étasunienne en Colombie, les estimations initiales pour l’année 2007 indiquent que l’aide américaine à Colombie restera dans le même niveau que les années précédents et sera d’approximativement 724 millions de dollars.

Figure 1
Régions de production de la feuille de coca en Colombie, 1996 et 2001



   

Finding the enemies: de communistes à narcoterroristes

     Durant la Guerre Froide la Colombie était déjà un des plus grands bénéficiaires de l’aide étasunienne en ce qui concerne le financement et l’entraînement militaires de type « counter-insurgency » (CI). À cette époque la cible des stratégies de défense était clairement l’offensive contre les mouvements alignés à l’idéologie soviétique, c’est-à-dire les groupes ou citoyens supposés communistes ou subversifs. En 1964 le département de défense des États-Unis déclare qu’un de ses principaux objectifs était « the elimination of the potential for subversives insurgency inherent in contunued existence of active bandit groups, guerrilla bands, and communist dominated ‘enclaves’ in Colombia’s south ». D’autre part, d’après le politologue Doug Stokes  « CI was designed to orientate recipient militaries away from a posture of external defence from threat posed by other states, to one internal defence against allegedly Soviet aligned guerrillas. In essence, then, states in receipt of US CI military aid were told to police their own populations to make sure subversion did not grow ».     En ce qui concerne le trafic de drogues, l’identification de ce phénomène comme une menace aux États-Unis n’est pas récente. Déjà en 1971 le président Nixon soutenait que le trafic de drogues constituait une menace à la sécurité nationale des États-Unis. En suivant la même tendance, durant le décennie 1980 le gouvernement Reagan amplifie significativement les efforts de la lutte anti-drogues. Par exemple en 1986 le gouvernement des États-Unis établissait un mécanisme de certification unilatéral qui évaluait le progrès de chaque pays dans de combat aux drogues, et ce pour interdire l’aide financière au pays ‘non certifiés’. Cependant, c’est après la fin de la Guerre Froide que nous remarquons l’intensification du discours anti-drogues comme le principal argument pour la présence des États-Unis en Colombie.

     En 1998 le Congrès américain approuvait le Western Hemisphere Drug Elimination Act, qui allait permettre une augmentation majeure du financement des opérations anti-drogues en Amérique Latine. En septembre 1989 l’administration Bush annonce l’Initiative Andine (Andean Initiative), un plan de cinq ans de combat contre les drogues en Colombie, au Pérou et en Bolivie, dans lequel les États-Unis ont investi 2,2 milliards de dollars. Ensuite, en 1990 l’administration Bush déclarait une « guerre contre les drogues » et élaborait une stratégie nationale de contrôle. Les ressources du fonds anti-drogues américain furent majorées de 4,3 à 10,6 milliards de dollars entre 1989 et 1991. Cette tendance est définitivement consolidée dans l’année 2000 à travers le Plan Colombia, le plan d’aide de 1.3 milliards de dollars destiné, selon le gouvernement américain, au combat contre les drogues en Colombie.
     En effet, pendant les débats du Congrès américain sur le Plan Colombia il a été souligné que

The principal funding for Plan Colombia was under the State’s Department’s International Narcotics Control Programme. Plan Colombia thus represented the most significant escalation of post-Cold War commitment to Colombia in the form of a significantly escalated US militarization using justification of war on drugs.

Le président George Bush confirmait cet engagement en affirmant qu’après la Guerre Froide :

the rules have changed. When requested, we will for the first time make aivailable the appropriate ressources of America’s armed forces for the new war on drugs” étant donné que, selon lui, “in the new post-Cold War era the cheapest way to eradicate narcotics is to destroy them at their source by wiping out crops wherever they grow and taking out the labs wherever they exist” (Stokes:2005). Aussi, d’après Doug Stokes, “by the end of the Cold War the ‘war on drugs’ increasingly came to replace ‘war on communism’ as the primary justification for continued US military aid to South American governments (Stokes, 2005:84).

     Quoique la thèse d’un prétendu rapport entre le trafic de drogues et les guérillas ne soit pas nouvelle (nous remarquons par exemple la théorie conçue lors du gouvernement Reagan sur les « narcoguérillas », en liant les cartels colombiens, les guérillas et Cuba), il est seulement après le 11 septembre 2001 que ce lien devient fondamental dans les initiatives du gouvernement des États-Unis en Amérique Latine, notamment en ce qui concerne la Colombie. D’après le témoignage de Rand Beers (Assistant Secretary of State for International Narcotics and Law Enforcement Affairs) en mars 2002,

the September 11 attacks illustrate in graphic detail the serious threat posed by forces hostile to the United States operating under the cover and protection of a narco-terrorist state. In light of recent events in Colombia, the potential for increased violence between the government and terrorist groups, and the growing linkage between terrorism and drug trafficking, we are reviewing our policy options there » (nous soulignons).

     Dans un discours proféré le 13 juin 2002, le sénateur américain John McCain établissait clairement le rapport entre trafic de drogues et terrorisme comme un élément clé dans les futures politiques des États-Unis en Colombie. Selon lui,

American policy has dispensed with the illusion that the Colombian government is fighting two separate wars, one against drug trafficking and another against domestic terrorists. The democratic government of Colombia has long insisted that it is the nexus of terrorists involved in the drug trade that threatens Colombian society. American policy now recognizes that reality, and abandons any fictional distinctions between counter-narcotic and counter-insurgency operations (nous soulignons).

     En novembre 2002 le nouveau directeur de la DEA, Asa Hutchinson, confirme cette optique en affirmant que « drug traffickers and terrorists work out the same jungle, they plan in the same cave and they train in the same desert » (Stokes, 2005). En mars 2002, la Loi 2551 (Bill No. S.2551 – International narcotics control and law enforcement), sur les fonds supplémentaires de 28 millards de dollars versés au global counter-terrorism, déterminait explicitement qu’en Colombie le financement englobait la lutte contre les drogues mais aussi le combat contre « terrorist organisations such as the Revolutionary Armed Forces of Colombia (FARC), the National Liberation Army (ELN) and the United Self-Defense Forces of Colombia (AUC) ». Dans ce sens, à partir de l’année 2002 toute l’assistance originellement anti-drogues a pu être utilisée aussi contre la guérilla (FARC et ELN) ou contre les groupes paramilitaires (AUC).
     Selon Dario Teicher « by june 2004, with U.S equipment and training absorbed, reliable U.S assistance flowing under ‘Expanded Authorities’ (…) President Uribe launched Colombia’s most ambitious military offensive (…) and over 17,000 Colombian soldiers advancing into the FARC heartland » (nous soulignons).
     En janvier 2002, quatre mois après les attentats contre le World Trade Center, le Congrès américain approuvait des dépenses de 17,9 millions de dollars pour soutenir le nouveau programme mené par le Pentagone pour le financement des séjours des militaires étrangers dans institutions américaines d’instruction militaire pour une ‘capacitation non létale’ (Counteterrorism Fellowship Program).
     Comme souligné par Doug Stokes (2005), la grande différence entre les initiatives étatsuniennes en Colombie avant et après le 11 septembre « has been the stated rationales of U.S intervention which have swiched from a discours of ounter-drugs to a new discourse of both counter-drugs and counter-terrorism » (nous soulignons). En effet, nous observons qu’après le 11 septembre, les mouvements de guérilla colombiens, qui jusqu’ici étaient présentés comme la ‘narco-guérilla’ passent a représenter la menace ‘narcoterroriste’, dans la guerre américaine contre le terrorisme.
     En conclusion, nous remarquons le changement discursif du gouvernement étatsunien en ce qui concerne la situation en colombie. Alors que durant la Guerre Froide l’ennemi était le communiste et le subversif, après cette période l’ennemi devient trafiquant de drogue et le narcoguerillero. Après le 11 septembre l'ancien guérillero devient terroriste, et finalement le narcoterroriste deviendra sans doute le plus grand ennemi du gouvernement des États-Unis en Colombie.
     Cependant, il nous semble que la construction de la figure du narcoterroriste englobe plusieurs éléments et se montre particulièrement problématique. D’abord en conséquence du lien parfois vulnérable entre le trafic de drogues et les mouvements de guérilla gauchiste, et deuxièmement en raison de l'uniformisation entre groupes de guérilla et les groupes terroristes.


   

Trafic de drogues et guérilla armée en Colombie. Une relation symbiotique?

     Dans l’article The dual myths of narco-terrorism : How Myths Drive Policy, Abraham H. Miller et Nicholas A. Damask montrent que la figure du narcoterroriste représente un mythe politique construit à travers une vision simpliste sur le rapport entre trafiquants de drogues et les groupes de guérilla. D’après ces auteurs, l’article de Rachel Ehrenfeld, publié en 1984 dans le Wall Street Journal, a été fondamental dans la construction d’un lien entre trafic de drogues et guérilla gauchiste. En effet, Ehrenfeld soutient dans son article que « marxist-leninist oriented regimes and terrorists groups have, in fact, initiated, developed, and nearly totally dominated this particularly dirty business [le trafique de drogues] » (cité par Miller et Nicholas : 1996), en indiquant notamment les cartels de Cali et Medellin comme les représentants d’une conspiration globale mené par les Soviétiques.
     En déconstruisant cette vision d’interdépendance entre trafic et guérilla, les auteurs  soutiennent que cette liaison, loin d’être constante, se montre plutôt comme lien extrêmement versatile et que varie selon les circonstances. En outre, les auteurs n’identifient pas un objectif commun entre le trafic et la guérilla, mais un ennemi commun, c’est-à-dire, le gouvernement. Alors que les guérillas envisagent la transformation structurelle des institutions et l’implantation du modèle socialiste, les trafiquants désirent un état non-interventionniste, non-ideologique et corrompu. En partant de cette visible contradiction d’objectifs, les auteurs soutiennent que la notion de narcoterrorisme est en réalité fondée sur un stéréotype simpliste qui met en lumière strictement certaines similarités entre terroristes et trafiquants et négligeant des nombreuses différences entre eux.
     L’oscillation du lien entre le trafic de drogues et les guérillas est montrée par Doug Stokes (2005) à travers son analyse attentive des rapports de la CIA et du DEA. Effectivement, l’auteur révèle que les deux institutions désapprouvaient l’indication des groups de guérilla colombiens comme « primary drug trafickers ». Son analyse part d’un rapport de la CIA (de 1992), indiquant que les relations entre trafiquants et guérilla se caractérisent par « both cooperation and friction (…) traffikers occasionally benefit from guerilla protection, they resent the insurgents and have sometimes used force to resist their encroachment ». Le rapport conclut en affirmant que « we do not believe that the drug industry would be substantially disrupted in the short term attacks against guerrillas. Indeed, many traffickers would probably support, and even assist, increased operations against insurgents ».
     De la même façon, le rapport du DEA (de 1994) remarque aussi une relation de coopération et conflit entre les trafiquants et les guérillas. D’après Stokes (2005), le rapport arrive a trois conclusions importants :

First, any connections between the Colombian insurgents and drug trafficking organizations are merely ad hoc ‘alliances of convenience’. Second, the independent involvement of insurgents in Colombia’s drug production, transportation and distribution is limited. Third, the report concludes that DEA has no evidence that insurgents have been involved in the transportation, distribution, or marketing of illicit drugs in the United States or Europe. It goes on to note that the DEA believes that insurgents never will be major players in Colombia’s drug trade » (nous soulignons).

     Dans ce sens, les analyses faites par Miller, Damask et Stokes démontrent que les rapports entre trafic de drogues et guérilla sont marqués par une forte instabilité ainsi que par une divergence d’objectifs. Ainsi, malgré l’existence d’un rapprochement entre certaines activités des guérillas (comme la taxation des toutes les produits — y comprise la drogue — et la protection de laboratoires) il nous semble qu’il n’existe pas une relation de dépendance suffisamment solide que permettrait l’utilisation de la figure ‘narcoguérilla’. Au contraire, à notre avis, cette construction néglige la complexité des rapports entre les deux groupes, se montrant de cette façon spécialement précaire dans une analyse des contours de la réalité colombienne.



   
  L’insurrection en Colombie : guérilla ou terrorisme ?

     Avant de entreprendre l’analyse sur les mouvements de guérilla et le terrorisme, quelques remarques initiales sur les conceptions du terme terrorisme s’avèrent nécessaires. D’après Raymond Aron « une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques ». Backes and Jesse remarquent que le « Terrorisme has a communicative function. By means of a systematic application of acts of violence involving the element of surprise, fear and terror (…) are intended to be produced in the social group that is fought; at the same time it is intended to arouse the attention and (in the long run) sympathy of larger sections of the population for certain political purposes » (nous soulignons).

     Pierre Mannoni observe que

le terrorisme correspond à l’emploi systématique d’un ensemble de techniques diverses d’une violence extrême, sans limites et sans lois, recourant à des moyens à haute valeur symbolique, utilisés par un groupe (en quête ou en possession du pouvoir politique) comme moyen de pression sur un autre groupe – ou une société entière. Procédure d’influence du comportement humain, son mode d’action principal passe par la manipulation psychologique de ses victimes, à travers la mise en scène médiatique des attentats qu’il organise comme autant d’actes ostentatoires dans la perspective précisément de leur dramatisation par les moyens de communication de masse (nous soulignons).

Alex Schmid soulève qu’il n’existe pas une vérité ou une définition intégralement correcte, en ce qui concerne le terrorisme. Cependant, l’auteur développe un concept structuré en cinq sphères :

First, terrorism is a method of combat in which random or symbolic victims are targets of violence. Second, through previous use of violence or the credible threat of violence, other members of that group or class are put in a state of chronic fear. Third, the victimization of the target is considered extranormal by most observers,  Fourth, creates an audience beyond the target of terror. Fifth, the purpose of terrorism is either to mobilize secondary targets of demands (for example, government) or targets of attention (for example, public opinion) (nous soulignons).

Enfin, d’après le U.S. State Department, « terrorism means premeditated, politically motivated violence perpetrated against noncombatant (in addition to civilians, military personnel who at the time of the incident are unarmed and/or not on duty) targets by subnational groups or clandestine agents, usually intended to influence an audience ».

     En cherchant de dégager les éléments les plus fréquents dans les diverses conceptions de terrorisme, Élisabeth Campos indique les caractéristiques suivantes comme les plus représentatives du terrorisme moderne :
  • l’usage de la violence ou la menace de cette violence (meurtres, violences physiques diverses; enlèvements, sabotages; destructions de biens matériels) ;
  • commise par des entités non étatiques, d’une taille et d’une composition géographique et ethnique diverses ;
  • à des fins politiques, religieuses, sociales, culturelles ou économiques ;
  • dans le but d’instaurer un climat de peur ou de terreur (généralement par des actes violents répétés et prémédités) de façon à miner le moral et la résistance de l’adversaire :
  • en ciblant des victimes civiles, ou non-combattantes (cibles directes), afin d’exercer une pression sur les cibles indirectes (propagande par l’action), qui détiennent le pouvoir de décision dans un pays ou sur un territoire (généralement l’administration et le pouvoir exécutif d’un État ou d’une ethnie mais aussi des corporations ou des secteurs industriels ou économiques) et ce dans le but ultime d’obtenir, par l’intimidation, des décisionnaires ou autorités détenant le pouvoir, un avantage, un bien ou un territoire, soit pour déstabiliser ou renverser l’autorité en question.
     En ce qui concerne les guérillas, Norberto Bobbio (2000) observe qu’elles représentent un type de combat caractérisé par le choc entre des formations régulières de combattants et une armée régulière ou officielle. Dans ce sens, à la différence des pratiques terroristes qui sont plutôt sporadiques (attentats), la guérilla est une tactique militaire dans une forme de guerre non conventionnelle et se caractérise par la constance de ses opérations ou combats, par la permanence du lien entre ses membres, ainsi que par le contrôle de certaines régions du pays.
     Dans cette logique, nous pouvons remarquer que normalement les cibles ont une importance tactique dans les stratégies de combat employées par les guérillas. Cela indique que, au contraire des actions terroristes, dans les opérations de guérilla les victimes sont aussi les cibles directes des attaques (soldats, représentants de l’état etc.). En effet, dans les opérations de guérilla, les cibles sont comprises dans une logique de stratégie militaire, c’est-à-dire, les guérillas envisagent généralement les cibles selon leur importance politique, militaire ou économique, et non symbolique (ce qui serait plutôt la caractéristique des cibles terroristes). Malgré l’utilisation de mécanismes violents, le but des attaques de guérilla n’est pas celui d’instaurer un climat de peur ou terreur mais de neutraliser la cible, dans une logique qui se fonde sur une rationalité militaire.
     Ainsi, à notre avis, alors que les groupes de guérilla prennent la violence comme un élément secondaire — dans le sens où elle représente un mécanisme pour arriver à une certaine fin — elle constitue le cœur, la finalité même des actions terroristes. Autrement dit, dans les actions de guérilla la violence n’est pas utilisée comme un élément symbolique fondamental comme dans les actions terroristes, mais plutôt comme un instrument pour atteindre leurs fins. Dans ce sens, nous suivons le propos de Alex Schmid (1998), qui remarque que « not all conflicts are fought out violently and not all violence is terroristic » (nous soulignons). Certes, la ligne qui divise les mouvements de guérilla et les actions terroristes est extrêmement floue, cependant, il nous semble que l'amalgamation des guérilleros et des terroristes se montre comme une formule plutôt simpliste et incapable de cerner avec justesse les nuances entre ces deux groupes.
     Pour le cas colombien des FARC-EP, ce groupe représente aujourd’hui la guérilla la plus importante au pays, comptant entre 12 000 et 18 000 membres. Crée entre 1964 et 1968, le groupe se présente comme un mouvement politique et militaire d’orientation marxiste-léniniste, représentant des paysans pauvres contre l’oligarchie colombienne et contre la présence étasunienne en Colombie.
     Les FARC-EP font partie d’un mouvement de résistance qui fut très présent en Amérique Latine et aux Caraïbes durant les décennies de 1960 et 1980. Malgré les particularités de chaque groupe, l’orientation marxiste et les tactiques de guérilla sont des caractéristiques communes à la plupart de ces groupes. Par exemple, au Pérou, Sentier lumineux (Sendero Luminoso), un group guérillero de tendance maoïste et marxiste, avait pour but le remplacement des institutions bourgeoises et vers un régime révolutionnaire mené par les paysans communistes. Au Nicaragua le Front sandiniste de libération nationale (Frente Sandinista de Liberacíon Nacional, FSLN), un groupe de tendance marxiste et anti-impérialiste, a mené une révolution contre régime dictatorial de la Famille Somoza entre les années de 1961 et 1979. En 1979 le groupe prend le contrôle du gouvernement nicaraguayen, où il restera jusqu’à 1990. Au Salvador, le groupe guérillero Front Farabundo-Marti pour la libération nationale (Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional, FMLN) était l’alliance des mouvements révolutionnaires marxistes qui a été établit en 1980 et qui a mené un vaste mouvement d’insurrection contre le gouvernement pendant 12 ans. Ce mouvement de guérilla est devenu postérieurement un parti politique de grande représentativité au Salvador. En mars 2006 le parti a obtenu 39,7% du vote populaire dans les dernières élections législatives.
     En revenant à la distinction entre les groupes de guérilla et le terrorisme, il nous semble que, malgré l’utilisation de moyens violents, les FARC-EP constituent plutôt un mouvement de guérilla qu’un groupe terroriste. En effet, il nous semble que les FARC ont une stratégie militaire orientée notamment vers des cibles politiques, économiques et surtout militaires et l’emploi de la violence ou la force se fait dans cette perspective. Par exemple, en 2001 les FARC-EP ont fait sauter des sections de la canalisation de pétrole (Cano Limon Oil Pipeline) 170 fois, le mettant hors l'opération pendant 266 jours. Dans ce même année elle a été bombardée 15 fois (Karl Penhaul). Depuis 1986, il y a eu plus de 900 incidents similaires et une perte d'environ 2.5 millions de barils de brut. En 2005 le groupe a attaqué une base de la Marine Colombienne dans le sud du pays et ont tué 15 soldats de la marine. Dans le même année les FARC-EP ont attaqué positions militaires dans le département de Putumayo et vingt cinq personnes ont été tués dans cette opération.
     Ainsi, quoique les opérations que nous venons d’indiquer aient été extrêmement violentes, comme nous avons déjà remarqué, la violence ne doit pas être le seul élément considéré pour l’identification d’un groupe comme terroriste. Il faut que la violence soit le but même de l’opération (pour propager la peur) et non un instrument pour arriver à un objective spécifique.
     Un autre aspect relevant en relation aux FARC-EP c’est son rapport avec le gouvernement colombien. En effet, à la différence des relations habituelles entre les gouvernements et les groupes terroristes, le gouvernement colombien et les FARC-EP ont un historique de conversations, de dialogues de paix appelés Mesas de Dialogo et même de concessions gouvernementales en faveur des FARC-EP. Dans ce sens, en 1998 le président André Pastrana a démilitarisé une zone de 42 000 km2 appelée Zona de Despeje, qui a été contrôlée par les FARC-EP jusqu'à 2002. En janvier 1999 a eu lieu une négociation de paix entre la guérilla, représentée par le Commandant Manuel Marulanda, et le président colombien Andrés Pastrana, à San Vicente del Caguán, dans le département de Meta.
     Quoique ce rapprochement entre le gouvernement et les FARC-EP soit plutôt inconstante (et certainement plus difficile aujourd’hui en raison des divergences crées par le Plan Colombia), il nous semble que la posture d’ouverture et l’intérêt des deux parties pour dialoguer indique une relation extrêmement distincte des rapports habituels entre le gouvernement et les groupes terroristes. En effet, les FARC-EP sont placées dans un contexte dans lequel elles combinent la guérilla avec un processus de négociation politique, ce qui nous semble une caractéristique tout à fait différente des stratégies utilisés par les groupes terroristes.
     Dans ce sens, nonobstant le discours féroce des États-Unis contre le narcoterrorisme en Colombie, le rapport entre les éléments que dessinent la figure du narcoterroriste (trafiquant-guerillero-terroriste) se montre largement vulnérable et incapable de refléter la complexité du contexte politique colombien.
 

   

Conclusions

     D’une approche criminologique, il nous semble que pour comprendre le terrorisme (et par conséquent le narcoterrorisme) la perspective la plus appropriée serait le paradigme de la réaction sociale. En effet, en dépassant le modèle étiologique, le courant de la réaction sociale soutient que la déviance représente une réalité sociale construite par diverses définitions et réactions sociales (formelles et informelles) à travers lesquelles certains comportements acquièrent le « statut déviant ». Autrement dit, la criminalité représente une phénomène socialement construit, dans le sens où les comportements n’ont pas une qualité déviante inhérente mais deviennent déviants selon un contexte social donné.
     Ainsi, le terrorisme peut être compris comme une construction sociale, fruit d’un contexte culturel, politique et économique spécifique et qui reflète un rapport de pouvoir. En ce sens, il nous semble que la définition la plus exacte et réaliste du terrorisme a été formulée par Rubenstein (1987), qui a constaté que le terrorisme est finalement « a word used by ‘ins’ to describe the violence of the ‘outs’ ».

     En effet, à notre avis les discours de production d’un nouveau stéréotype narcoterroriste s’inscrivent dans une logique de « production de vérité » intimement liée à l’exercice du pouvoir. D’après Foucault le pouvoir est « exercice », est « action ». Il est quelque chose qui s'exerce, qui s'effectue, qui fonctionne comme pratique sociale, comme un réseau qui ne se localise pas dans un endroit spécifique mais qui traverse toute structure sociale. Ainsi, les relations de pouvoir établissent les champs des savoirs, qui constituent en même temps les relations de pouvoir. Ce rapport entre savoir et pouvoir est expliqué par Foucault (2001), qui remarque que

les relations multiples de pouvoir traversent, caractérisent, constituent le corpus social, et ces relations de pouvoir ne peuvent pas être dissociés, et ne peuvent pas fonctionner sans une production, une accumulation, une circulation, un fonctionnement du discours. L’exercice du pouvoir n’existe pas sans une économie des discours de vérité (traduction libre du portugais).

Foucault (2005) observe que les productions discursives de vérité « ne peuvent pas être dissociées du pouvoir et des mécanismes de pouvoir, parce que ceux-ci les rendent possibles, et en même temps, ces productions de vérité ont des effets de pouvoir (…) ». (Traduction libre du portugais).
     Plus spécifiquement, en relation à la présence des États-Unis en Colombie, Stokes explique que la fin de la Guerre Froide a fait émerger une interprétation selon laquelle la politique des États-Unis dans la post-Guerre Froide était caractérisée par « discontinuities from the earlier Cold War period » ; c’est-à-dire, d’après cette perspective de la discontinuité, les objectifs de la politique étasunienne en relation à la Colombie avaient été modifiés après la Guerre Froide.
     Par contre, Chomsky soutient au contraire, dans sa Continuity thesis, que les objectifs étasuniens en Colombie n’ont pas changé après la Guerre Froide. Dans ce sens, Chomsky argue que les objectifs derrière la politique des États-Unis demeurent inaltérés, pendant que « les tactiques et les prétextes sont modifiés selon les circonstances ». D’après l’auteur, les politiques des gouvernements étasuniens en Colombie (et en Amérique Latine en général) reflètent l’objectif de préservation et défense d’un libéralisme économique et de désagrégation des forces sociaux considérés comme contraires à cette ordre. Dans ce même sens, Charles Bergquist (cité par Chomsky) souligne que l’« on pourrait objecter que la politique anti-drogue des Etats-Unis contribue de fait au contrôle d’une sous-classe, ethniquement différente, à l’intérieur et sert à l’extérieur les intérêts des Etats-Unis en matière économique et en matière de sécurité ».
     Cette perspective est confirmée par Stokes, qui affirme l’existence d’une « claire continuité d’une idéologie contre-insurrectionnelle au niveau de l’Etat colombien qui met encore un signe entre, d’une part, la subversion et, d’autre part, les manifestations de la vie démocratique et les organisations de la société civile. La continuité de cette idéologie implique la continuité de la répression contre les secteurs qualifiés de « subversifs ». Par exemple, en 2002 plus de 8 000 assassinats politiques ont été commis en Colombie, 80% de ces meurtres étant commis par les paramilitaires. 75% des syndicalistes tués dans le monde sont des Colombiens tués par les paramilitaires (près de 370 en 2001 et 2002), tandis que 2,7 millions de personnes ont été contraintes de quitter leurs maisons ».
     En effet, Stokes affirme que la présence étasuniennes en Colombie peut être expliquée de deux manières : « capital stability and oil. By attempting to destroy the FARC and Colombia's progressive civil society, both the Colombian and U.S. elites hope to create stability for continued inward investment and resource extraction ». Pour fonder ses propos Stokes fait aussi référence aux remarques du Général Peter Pace, (commandant chef  du SOUTHCOM durant l’administration Clinton) qui a déclaré la nécessité du maintien d’une « continued stability required for access to market (…)... which is critical to the continued economic expansion and prosperity of the United States. U.S. security assistance to the Colombian military is necessary because any loss of our Caribbean and Latin American markets would seriously damage the health of the U.S. economy » (nous soulignons).
     Dans ce sens, nous observons que malgré les changements discursifs de légitimation de la présence étasunienne en Colombie, ses motivations restent inaltérées et effectivement éloignées d’une véritable politique de combat aux drogues ou aux nouveaux « narcoterroristes ».
       En effet, cette vision est corroboré par Stokes qui, en faisant une analyse historique de la présence étasunienne en Colombie constate que

During the Cold War anti-communism served as the ideological vehicle to justify the repression of any attempt to change the prevailing socio-economic structure of Colombian society. In the post-Cold War era anti-drugs and the 'war on terror' serve as the latest justifications for the continued US backing of a terror war in Colombia. There has thus been a major continuity in US Colombian policy that has crossed from the Cold War to post-Cold War period. Furthermore, this policy continues to have terrible human rights implications and leads to the death of significant numbers of Colombia's civilian population whilst maintaining structural inequalities and destroying any democratic alternatives. In the case of Colombia, these facts overwhelmingly support Chomsky's continuity thesis » (nous soulignons).



   
  Références
  • Miller, Abraham H. et Nicholas A. Damask, “The Dual Myths of `Narco-Terrorism’: How Myths Drive Policy”, Terrorism and Political Violence, Vol. 8 (1): Printemps 1996: 114-131.
  • Bobbio, Norberto. Dicionário de Política - v. I  Brasília: Editora da UNB, 2000.
  • Foucault, Michel. Estratégia, Poder-Saber. Coleçao Ditos e Escritos IV. Rio de Janeiro : Forense Universitária,2005.
  • Foucault, Michel. Microfísica do Poder. - Rio de Janeiro: Graal, 2001.
  • Rubenstein, Richard E.  Alchemists of Revolution - terrorism in the modern world. New York: Basic Books,1987.
  • Garland, David. The Culture of Control. Chicago: The University of Chicago Press, 2001.
  • Alex Schmid et Albert Jongman, Political Terrorism : a new guide to actors, authors, concepts, data base, theories and literature. New York, Transaction, 1998.
 
   
2002-2008, ERTA