Finding enemies |
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| Introduction : antécédents historiques du Plan Colombie L’événement marquant le début des opérations étasuniennes antidrogue en Amérique Latine et aux Caraïbes a été la mise en place de l’opération Intercepción au Mexique en 1969; une opération visant l’éradication des cultures illicites de marijuana et de pavot. À partir de 1978 les initiatives étasuniennes d’éradication de cultures de marijuana se prolongeaient à la Colombie, d’abord dans la Sierra Nevada de Santa Marta et puis dans la Serranía del Perijá. La première opération en Colombie, appelée Stopgag, a été effectuée entre la fin 1977 et la mi-année 1978 et comprenait notamment la réalisation de vols pour identifier et confisquer des bateaux qui transportaient de la marihuana. À la fin de 1978, environ 10.000 soldats ont été assignés à l’opération Fulminante, qui avait pour mission le combat au trafic illégal de marihuana dans la région de Guajira. D’après le politologue Juan Gabriel Tokatlian… “by committing to combat the marijuana growing, they (Colombia) were adopting a mechanism even more aggressive then chemical eradication. In any case, eradication did not meet with the approval of certain sectors within the government itself or of public opinion generally, so it was replaced by militarization, which enjoyed certain consensus, at least in government circles”.
Le début de l’opération Fulminante arrivait au même temps que le gouvernement des États-Unis avait décidé de créer un Bureau Spécialisé dans les Affaires de Narcotiques, qui envisageait fondamentalement la militarisation de la lutte antidrogue. Néanmoins, c’est pendant l’administration Reagan que l’idée d’une nécessaire « guerre aux drogues » s'est installée de façon définitive. D’après Reagan la guerre contres les drogues était un objectif urgent et nécessaire à la sécurité nationale des États-Unis. En 1986, une nouvelle offensive de quatre mois, cette fois dirigée envers la Bolivie (Opération Blast Furnace) avait comme but principal la destruction des laboratoires de traitement et raffinage de cocaïne.
L’idéologie d’une militarisation de la guerre contre la drogue s’était intensifiée durant le gouvernement de George Bush (père). L'administration Bush présenta le plan Initiative Andine, partie essentielle de la stratégie antidrogue des États-Unis, qui cherchait à diminuer l’entrée de drogues aux É-U en réduisant la production et le trafic en Colombie, au Pérou et en Bolivie. Lors du lancement de la Stratégie nationale de contrôle des drogues, en 1989, le président Bush laissa de côté les discours centrés sur les drogues et se référa à la région Andine en mettant l’accent sur un lien entre l’instabilité économique, les révoltes politiques et la drogue dans ces pays. Il conclut que l’étroit rapport entre ces trois éléments posait des graves défis à la démocratie ainsi qu’à la stabilité de la région. Dans la même année, les États-Unis envahissaient le Panama et forçaient la désertion du président panamien, le général Manuel Antonio Noriega, opération cherchant surtout à démontrer la puissance des EU dans la guerre aux drogues. En février de 1990 eut lieu le Sommet de Cartagène, qui réunit les présidents de la Bolivie, du Pérou, de la Colombie ainsi que des États-Unis. La rhétorique des propos du Sommet était fortement répressive, recommandant des programmes énergiques et efficaces contre la production, le trafic, ainsi que la consommation. En 1990, l'administration Bush présentait une proposition pour mettre en place l’Andean Strategy Narcotics-Related Funding pour soutenir l’initiative andine. La stratégie investissait environ $2,1 milliards durant la période 1990-1994, incluant des fonds pour l’assistance économique, militaire et pour law enforcement, ainsi que le soutien de la DEA (Drug Enforcement Administration ) en Colombie, au Pérou et en Bolivie. Entre le 26 et 27 février 1992 s’est réalisé un nouveau sommet, à San Antonio, avec les présidents de la Bolivie, Colombie, Équateur, Mexique, Pérou, Venezuela et des États-Unis La Déclaration de San Antonio réaffirme les propos de la Déclaration de Cartagena, en affirmant que les engagements antérieurs devaient être ratifiés et élargis pour faire face à des nouvelles menaces, comme l’héroïne. Les stratégies d’action proposées comprenaient fondamentalement le développement de cultures alternatives, l’éradication, le contrôle et l’interception des drogues, le renforcement des systèmes judiciaires et la prévention de l'usage de drogues illicites. En septembre 1999 le gouvernement Clinton et le président colombien Andrés Pastrana s’engageaient à mettre conjointement en oeuvre un « Plan pour la paix, la prospérité et le renforcement de l’Etat », appelé le Plan Colombie. Le Plan Colombie, conçu par le gouvernement colombien , prévoyait une aide étrangère de 7,5 milliards de dollars, dont 1,3 milliard d’aide étasunienne. (Le monde diplomatique, cahier spécial Amérique Latine). |
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| Le Plan Colombie Le Plan Colombia a été proposé en août 1998 par le Président colombien Andrés Pastrana. Il partait d’une perspective moins conflictuelle — incluant des négociations de paix avec les dirigeants des FARC-EP (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia — Ejército del Pueblo) — en cherchant surtout la mise en place d’un programme de développement social suffisamment structuré qui devrait permettre d'offrir aux paysans une alternative concrète à la culture de la coca. Cette première version du Plan Colombie comprenait plusieurs investissements dans les sphères de la production, l’infrastructure et du développement social. Ces investissements focalisaient notamment les régions les plus pauvres, qui présentaient un haut niveau de violence et une économie illégale fondée sur la culture des drogues. Le but était de permettre le développement de cultures alternatives à la coca (Massé).
Quoique ces fonds ne couvraient qu’une partie des 7,5 milliards de dollars prévus pour le Plan Colombie, ils représentaient une forte augmentation de l’aide étatsunienne à la Colombie. Alors qu’entre 1990 et 1998 l’aide avait été environ de 60 millions de dollars par année, ces chiffres augmentent significativement et passent à 120 millions en 1998, 374 millions en 1999 et 960 millions en 2000 (Massé). |
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Selon les statistiques du Center for International Policy,
Pendant les opérations militaires du Plan Colombie, l'Administration George W. Bush — en reprenant l'Andean Regional Initiative démarrée en 1990 lors du gouvernement Bush — sollicite au Congrès une aide de 882,29 millions US$ pour l'année 2002, 50% pour la Colombie et 50% distribués entre le Pérou, la Bolivie, l’Équateur, le Venezuela, le Panama et le Brésil. Entre les années 2003 et 2006 les montants de l’aide militaire et les programmes d’assistance policière étasuniens (notamment l’International Narcotics Control, Foreign Military Financing, International Military Education and Training et Antiterrorism Assistence) en Colombie ont été les suivants : en 2003, 621 millions de dollars ; en 2004, 551 millions de dollars ; en 2005, 643,3 millions de dollars et en 2006, 602 millions de dollars (Center for international Policy).
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L’Assistant Secretary of State, Roger Noriega, annonce que « [for] the second year in a row, the U.S. and Colombia have sprayed more than 300,000 acres of illegal coca. Since 2002, close to 760,000 acres have been sprayed ». Cependant, malgré les efforts étasuniennes, en mars 2002 les information de la CIA ainsi que de l’U.N. Drug Control Program indiquaient que le « overall amount of coca grow in Colombie is somewhere near 150,000 hectares, or three times as much as it was when the United States began large-scale spraying in 1996 » (Center for International Policy).
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Dans ce même sens, en 2003 le comité du sénat américain a souligné son mécontentement par rapport aux résultats du Plan Colombia en affirmant que
Dans un communiqué de 14 avril 2006 l’ONDPC (Office of National Drug Control) constate que
Malgré les résultats décevants de l’offensive anti-drogue étasunienne en Colombie, les estimations initiales pour l’année 2007 indiquent que l’aide américaine à Colombie restera dans le même niveau que les années précédents et sera d’approximativement 724 millions de dollars.
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| Finding the enemies: de communistes à narcoterroristes Durant la Guerre Froide la Colombie était déjà un des plus grands bénéficiaires de l’aide étasunienne en ce qui concerne le financement et l’entraînement militaires de type « counter-insurgency » (CI). À cette époque la cible des stratégies de défense était clairement l’offensive contre les mouvements alignés à l’idéologie soviétique, c’est-à-dire les groupes ou citoyens supposés communistes ou subversifs. En 1964 le département de défense des États-Unis déclare qu’un de ses principaux objectifs était « the elimination of the potential for subversives insurgency inherent in contunued existence of active bandit groups, guerrilla bands, and communist dominated ‘enclaves’ in Colombia’s south ». D’autre part, d’après le politologue Doug Stokes « CI was designed to orientate recipient militaries away from a posture of external defence from threat posed by other states, to one internal defence against allegedly Soviet aligned guerrillas. In essence, then, states in receipt of US CI military aid were told to police their own populations to make sure subversion did not grow ». En ce qui concerne le trafic de drogues, l’identification de ce phénomène comme une menace aux États-Unis n’est pas récente. Déjà en 1971 le président Nixon soutenait que le trafic de drogues constituait une menace à la sécurité nationale des États-Unis. En suivant la même tendance, durant le décennie 1980 le gouvernement Reagan amplifie significativement les efforts de la lutte anti-drogues. Par exemple en 1986 le gouvernement des États-Unis établissait un mécanisme de certification unilatéral qui évaluait le progrès de chaque pays dans de combat aux drogues, et ce pour interdire l’aide financière au pays ‘non certifiés’. Cependant, c’est après la fin de la Guerre Froide que nous remarquons l’intensification du discours anti-drogues comme le principal argument pour la présence des États-Unis en Colombie.
En 1998 le Congrès américain approuvait le Western Hemisphere Drug Elimination Act, qui allait permettre une augmentation majeure du financement des opérations anti-drogues en Amérique Latine. En septembre 1989 l’administration Bush annonce l’Initiative Andine (Andean Initiative), un plan de cinq ans de combat contre les drogues en Colombie, au Pérou et en Bolivie, dans lequel les États-Unis ont investi 2,2 milliards de dollars. Ensuite, en 1990 l’administration Bush déclarait une « guerre contre les drogues » et élaborait une stratégie nationale de contrôle. Les ressources du fonds anti-drogues américain furent majorées de 4,3 à 10,6 milliards de dollars entre 1989 et 1991. Cette tendance est définitivement consolidée dans l’année 2000 à travers le Plan Colombia, le plan d’aide de 1.3 milliards de dollars destiné, selon le gouvernement américain, au combat contre les drogues en Colombie.
Le président George Bush confirmait cet engagement en affirmant qu’après la Guerre Froide :
Quoique la thèse d’un prétendu rapport entre le trafic de drogues et les guérillas ne soit pas nouvelle (nous remarquons par exemple la théorie conçue lors du gouvernement Reagan sur les « narcoguérillas », en liant les cartels colombiens, les guérillas et Cuba), il est seulement après le 11 septembre 2001 que ce lien devient fondamental dans les initiatives du gouvernement des États-Unis en Amérique Latine, notamment en ce qui concerne la Colombie. D’après le témoignage de Rand Beers (Assistant Secretary of State for International Narcotics and Law Enforcement Affairs) en mars 2002,
Dans un discours proféré le 13 juin 2002, le sénateur américain John McCain établissait clairement le rapport entre trafic de drogues et terrorisme comme un élément clé dans les futures politiques des États-Unis en Colombie. Selon lui,
En novembre 2002 le nouveau directeur de la DEA, Asa Hutchinson, confirme cette optique en affirmant que « drug traffickers and terrorists work out the same jungle, they plan in the same cave and they train in the same desert » (Stokes, 2005). En mars 2002, la Loi 2551 (Bill No. S.2551 – International narcotics control and law enforcement), sur les fonds supplémentaires de 28 millards de dollars versés au global counter-terrorism, déterminait explicitement qu’en Colombie le financement englobait la lutte contre les drogues mais aussi le combat contre « terrorist organisations such as the Revolutionary Armed Forces of Colombia (FARC), the National Liberation Army (ELN) and the United Self-Defense Forces of Colombia (AUC) ». Dans ce sens, à partir de l’année 2002 toute l’assistance originellement anti-drogues a pu être utilisée aussi contre la guérilla (FARC et ELN) ou contre les groupes paramilitaires (AUC).
Selon Dario Teicher « by june 2004, with U.S equipment and training absorbed, reliable U.S assistance flowing under ‘Expanded Authorities’ (…) President Uribe launched Colombia’s most ambitious military offensive (…) and over 17,000 Colombian soldiers advancing into the FARC heartland » (nous soulignons).
En janvier 2002, quatre mois après les attentats contre le World Trade Center, le Congrès américain approuvait des dépenses de 17,9 millions de dollars pour soutenir le nouveau programme mené par le Pentagone pour le financement des séjours des militaires étrangers dans institutions américaines d’instruction militaire pour une ‘capacitation non létale’ (Counteterrorism Fellowship Program).
Comme souligné par Doug Stokes (2005), la grande différence entre les initiatives étatsuniennes en Colombie avant et après le 11 septembre « has been the stated rationales of U.S intervention which have swiched from a discours of ounter-drugs to a new discourse of both counter-drugs and counter-terrorism » (nous soulignons). En effet, nous observons qu’après le 11 septembre, les mouvements de guérilla colombiens, qui jusqu’ici étaient présentés comme la ‘narco-guérilla’ passent a représenter la menace ‘narcoterroriste’, dans la guerre américaine contre le terrorisme.
En conclusion, nous remarquons le changement discursif du gouvernement étatsunien en ce qui concerne la situation en colombie. Alors que durant la Guerre Froide l’ennemi était le communiste et le subversif, après cette période l’ennemi devient trafiquant de drogue et le narcoguerillero. Après le 11 septembre l'ancien guérillero devient terroriste, et finalement le narcoterroriste deviendra sans doute le plus grand ennemi du gouvernement des États-Unis en Colombie.
Cependant, il nous semble que la construction de la figure du narcoterroriste englobe plusieurs éléments et se montre particulièrement problématique. D’abord en conséquence du lien parfois vulnérable entre le trafic de drogues et les mouvements de guérilla gauchiste, et deuxièmement en raison de l'uniformisation entre groupes de guérilla et les groupes terroristes. |
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Trafic de drogues et guérilla armée en Colombie. Une relation symbiotique? Dans l’article The dual myths of narco-terrorism : How Myths Drive Policy, Abraham H. Miller et Nicholas A. Damask montrent que la figure du narcoterroriste représente un mythe politique construit à travers une vision simpliste sur le rapport entre trafiquants de drogues et les groupes de guérilla. D’après ces auteurs, l’article de Rachel Ehrenfeld, publié en 1984 dans le Wall Street Journal, a été fondamental dans la construction d’un lien entre trafic de drogues et guérilla gauchiste. En effet, Ehrenfeld soutient dans son article que « marxist-leninist oriented regimes and terrorists groups have, in fact, initiated, developed, and nearly totally dominated this particularly dirty business [le trafique de drogues] » (cité par Miller et Nicholas : 1996), en indiquant notamment les cartels de Cali et Medellin comme les représentants d’une conspiration globale mené par les Soviétiques.
Dans ce sens, les analyses faites par Miller, Damask et Stokes démontrent que les rapports entre trafic de drogues et guérilla sont marqués par une forte instabilité ainsi que par une divergence d’objectifs. Ainsi, malgré l’existence d’un rapprochement entre certaines activités des guérillas (comme la taxation des toutes les produits — y comprise la drogue — et la protection de laboratoires) il nous semble qu’il n’existe pas une relation de dépendance suffisamment solide que permettrait l’utilisation de la figure ‘narcoguérilla’. Au contraire, à notre avis, cette construction néglige la complexité des rapports entre les deux groupes, se montrant de cette façon spécialement précaire dans une analyse des contours de la réalité colombienne. |
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| L’insurrection en Colombie : guérilla ou terrorisme ? Avant de entreprendre l’analyse sur les mouvements de guérilla et le terrorisme, quelques remarques initiales sur les conceptions du terme terrorisme s’avèrent nécessaires. D’après Raymond Aron « une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques ». Backes and Jesse remarquent que le « Terrorisme has a communicative function. By means of a systematic application of acts of violence involving the element of surprise, fear and terror (…) are intended to be produced in the social group that is fought; at the same time it is intended to arouse the attention and (in the long run) sympathy of larger sections of the population for certain political purposes » (nous soulignons).
Pierre Mannoni observe que
Alex Schmid soulève qu’il n’existe pas une vérité ou une définition intégralement correcte, en ce qui concerne le terrorisme. Cependant, l’auteur développe un concept structuré en cinq sphères :
Enfin, d’après le U.S. State Department, « terrorism means premeditated, politically motivated violence perpetrated against noncombatant (in addition to civilians, military personnel who at the time of the incident are unarmed and/or not on duty) targets by subnational groups or clandestine agents, usually intended to influence an audience ». En cherchant de dégager les éléments les plus fréquents dans les diverses conceptions de terrorisme, Élisabeth Campos indique les caractéristiques suivantes comme les plus représentatives du terrorisme moderne :
En ce qui concerne les guérillas, Norberto Bobbio (2000) observe qu’elles représentent un type de combat caractérisé par le choc entre des formations régulières de combattants et une armée régulière ou officielle. Dans ce sens, à la différence des pratiques terroristes qui sont plutôt sporadiques (attentats), la guérilla est une tactique militaire dans une forme de guerre non conventionnelle et se caractérise par la constance de ses opérations ou combats, par la permanence du lien entre ses membres, ainsi que par le contrôle de certaines régions du pays.
Dans cette logique, nous pouvons remarquer que normalement les cibles ont une importance tactique dans les stratégies de combat employées par les guérillas. Cela indique que, au contraire des actions terroristes, dans les opérations de guérilla les victimes sont aussi les cibles directes des attaques (soldats, représentants de l’état etc.). En effet, dans les opérations de guérilla, les cibles sont comprises dans une logique de stratégie militaire, c’est-à-dire, les guérillas envisagent généralement les cibles selon leur importance politique, militaire ou économique, et non symbolique (ce qui serait plutôt la caractéristique des cibles terroristes). Malgré l’utilisation de mécanismes violents, le but des attaques de guérilla n’est pas celui d’instaurer un climat de peur ou terreur mais de neutraliser la cible, dans une logique qui se fonde sur une rationalité militaire.
Ainsi, à notre avis, alors que les groupes de guérilla prennent la violence comme un élément secondaire — dans le sens où elle représente un mécanisme pour arriver à une certaine fin — elle constitue le cœur, la finalité même des actions terroristes. Autrement dit, dans les actions de guérilla la violence n’est pas utilisée comme un élément symbolique fondamental comme dans les actions terroristes, mais plutôt comme un instrument pour atteindre leurs fins. Dans ce sens, nous suivons le propos de Alex Schmid (1998), qui remarque que « not all conflicts are fought out violently and not all violence is terroristic » (nous soulignons). Certes, la ligne qui divise les mouvements de guérilla et les actions terroristes est extrêmement floue, cependant, il nous semble que l'amalgamation des guérilleros et des terroristes se montre comme une formule plutôt simpliste et incapable de cerner avec justesse les nuances entre ces deux groupes.
Pour le cas colombien des FARC-EP, ce groupe représente aujourd’hui la guérilla la plus importante au pays, comptant entre 12 000 et 18 000 membres. Crée entre 1964 et 1968, le groupe se présente comme un mouvement politique et militaire d’orientation marxiste-léniniste, représentant des paysans pauvres contre l’oligarchie colombienne et contre la présence étasunienne en Colombie.
Les FARC-EP font partie d’un mouvement de résistance qui fut très présent en Amérique Latine et aux Caraïbes durant les décennies de 1960 et 1980. Malgré les particularités de chaque groupe, l’orientation marxiste et les tactiques de guérilla sont des caractéristiques communes à la plupart de ces groupes. Par exemple, au Pérou, Sentier lumineux (Sendero Luminoso), un group guérillero de tendance maoïste et marxiste, avait pour but le remplacement des institutions bourgeoises et vers un régime révolutionnaire mené par les paysans communistes. Au Nicaragua le Front sandiniste de libération nationale (Frente Sandinista de Liberacíon Nacional, FSLN), un groupe de tendance marxiste et anti-impérialiste, a mené une révolution contre régime dictatorial de la Famille Somoza entre les années de 1961 et 1979. En 1979 le groupe prend le contrôle du gouvernement nicaraguayen, où il restera jusqu’à 1990. Au Salvador, le groupe guérillero Front Farabundo-Marti pour la libération nationale (Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional, FMLN) était l’alliance des mouvements révolutionnaires marxistes qui a été établit en 1980 et qui a mené un vaste mouvement d’insurrection contre le gouvernement pendant 12 ans. Ce mouvement de guérilla est devenu postérieurement un parti politique de grande représentativité au Salvador. En mars 2006 le parti a obtenu 39,7% du vote populaire dans les dernières élections législatives.
En revenant à la distinction entre les groupes de guérilla et le terrorisme, il nous semble que, malgré l’utilisation de moyens violents, les FARC-EP constituent plutôt un mouvement de guérilla qu’un groupe terroriste. En effet, il nous semble que les FARC ont une stratégie militaire orientée notamment vers des cibles politiques, économiques et surtout militaires et l’emploi de la violence ou la force se fait dans cette perspective. Par exemple, en 2001 les FARC-EP ont fait sauter des sections de la canalisation de pétrole (Cano Limon Oil Pipeline) 170 fois, le mettant hors l'opération pendant 266 jours. Dans ce même année elle a été bombardée 15 fois (Karl Penhaul). Depuis 1986, il y a eu plus de 900 incidents similaires et une perte d'environ 2.5 millions de barils de brut. En 2005 le groupe a attaqué une base de la Marine Colombienne dans le sud du pays et ont tué 15 soldats de la marine. Dans le même année les FARC-EP ont attaqué positions militaires dans le département de Putumayo et vingt cinq personnes ont été tués dans cette opération.
Ainsi, quoique les opérations que nous venons d’indiquer aient été extrêmement violentes, comme nous avons déjà remarqué, la violence ne doit pas être le seul élément considéré pour l’identification d’un groupe comme terroriste. Il faut que la violence soit le but même de l’opération (pour propager la peur) et non un instrument pour arriver à un objective spécifique.
Un autre aspect relevant en relation aux FARC-EP c’est son rapport avec le gouvernement colombien. En effet, à la différence des relations habituelles entre les gouvernements et les groupes terroristes, le gouvernement colombien et les FARC-EP ont un historique de conversations, de dialogues de paix appelés Mesas de Dialogo et même de concessions gouvernementales en faveur des FARC-EP. Dans ce sens, en 1998 le président André Pastrana a démilitarisé une zone de 42 000 km2 appelée Zona de Despeje, qui a été contrôlée par les FARC-EP jusqu'à 2002. En janvier 1999 a eu lieu une négociation de paix entre la guérilla, représentée par le Commandant Manuel Marulanda, et le président colombien Andrés Pastrana, à San Vicente del Caguán, dans le département de Meta.
Quoique ce rapprochement entre le gouvernement et les FARC-EP soit plutôt inconstante (et certainement plus difficile aujourd’hui en raison des divergences crées par le Plan Colombia), il nous semble que la posture d’ouverture et l’intérêt des deux parties pour dialoguer indique une relation extrêmement distincte des rapports habituels entre le gouvernement et les groupes terroristes. En effet, les FARC-EP sont placées dans un contexte dans lequel elles combinent la guérilla avec un processus de négociation politique, ce qui nous semble une caractéristique tout à fait différente des stratégies utilisés par les groupes terroristes.
Dans ce sens, nonobstant le discours féroce des États-Unis contre le narcoterrorisme en Colombie, le rapport entre les éléments que dessinent la figure du narcoterroriste (trafiquant-guerillero-terroriste) se montre largement vulnérable et incapable de refléter la complexité du contexte politique colombien. |
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| Conclusions D’une approche criminologique, il nous semble que pour comprendre le terrorisme (et par conséquent le narcoterrorisme) la perspective la plus appropriée serait le paradigme de la réaction sociale. En effet, en dépassant le modèle étiologique, le courant de la réaction sociale soutient que la déviance représente une réalité sociale construite par diverses définitions et réactions sociales (formelles et informelles) à travers lesquelles certains comportements acquièrent le « statut déviant ». Autrement dit, la criminalité représente une phénomène socialement construit, dans le sens où les comportements n’ont pas une qualité déviante inhérente mais deviennent déviants selon un contexte social donné.
Ainsi, le terrorisme peut être compris comme une construction sociale, fruit d’un contexte culturel, politique et économique spécifique et qui reflète un rapport de pouvoir. En ce sens, il nous semble que la définition la plus exacte et réaliste du terrorisme a été formulée par Rubenstein (1987), qui a constaté que le terrorisme est finalement « a word used by ‘ins’ to describe the violence of the ‘outs’ ».
En effet, à notre avis les discours de production d’un nouveau stéréotype narcoterroriste s’inscrivent dans une logique de « production de vérité » intimement liée à l’exercice du pouvoir. D’après Foucault le pouvoir est « exercice », est « action ». Il est quelque chose qui s'exerce, qui s'effectue, qui fonctionne comme pratique sociale, comme un réseau qui ne se localise pas dans un endroit spécifique mais qui traverse toute structure sociale. Ainsi, les relations de pouvoir établissent les champs des savoirs, qui constituent en même temps les relations de pouvoir. Ce rapport entre savoir et pouvoir est expliqué par Foucault (2001), qui remarque que
Foucault (2005) observe que les productions discursives de vérité « ne peuvent pas être dissociées du pouvoir et des mécanismes de pouvoir, parce que ceux-ci les rendent possibles, et en même temps, ces productions de vérité ont des effets de pouvoir (…) ». (Traduction libre du portugais).
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Références
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2002-2008, ERTA
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