Description de l'évolution historique de la structure organisationnelle d'Al Qaida  
     
 

C. L’après 11 septembre ; l’impact sur sa structure organisationnelle

Comme le mentionne Migaux (2004), en frappant la première puissance mondiale et en revendiquant son action avec hardiesse, Al-Qaida engageait sa structure organisationnelle dans une réorganisation afin d’être en mesure de parer la contre-attaque des forces de l’ordre d’une foultitude de gouvernements. Certains pensent qu’Al-Qaida aurait mal évalué la riposte (Sageman, 2004), alors que d’autres (Migaux, 2004) stipulent au contraire que les attentats de 2001 répondaient à une stratégie bien établie, calquée sur celle des révolutionnaires russes au XIX e siècle : l’action terroriste provoque une répression zélée des gouvernements envers la population, cela à son tour entraîne de la frustration chez cette dernière à cause des contraignantes mesures de sécurité qui bouleversent leur quotidien, ainsi elle décide donc de se révolter. Burke (2003) semble acquiescer à ce type de raisonnement, il affirme que la répression des gouvernements à l’encontre des mouvements islamiques dits modérés de peur qu’ils se métamorphosent en groupes radicaux a pour contrecoup que leurs prémonitions se réalisent. Pour lui, c’est là que réside la principale menace aujourd’hui.

Si la stratégie de sédition des foules musulmanes d’Al-Qaida ne s’est pas embrasée comme espéré, la riposte des Soldats américains en Afghanistan - 68 koEtats-Unis quant à elle, a privé l’organisation de son refuge afghan et de ses camps d’entraînements et plusieurs protagonistes ont été tués ou capturés, ce qui a entraîné un changement dans la stratégie organisationnelle d’Al-Qaida. Il est possible de percevoir deux tendances parmi les auteurs s’intéressant à cette réorganisation d’Al-Qaida.

1) La structure complètement décentralisée :

Selon Burke (2003), Al-Qaida serait devenue simplement une somme disséminée à travers le monde de cellules autonomes complètement dépossédées de tout commandement central. Il remet en question par le fait même son existence et affirme qu’Al-Qaida devrait être abordé plutôt comme une idéologie sans leadership (Burke, 2004). Thomas (2005), va dans ce sens en déclarant qu’Al-Qaida est maintenant plus une communauté secourant l’islam qu’une véritable organisation, son mode de fonctionnement dit-il est entré en autogestion.

C’est que la dynamique fonctionnelle de ces cellules autonomes est caractérisée par une absence de nœuds critiques et névralgiques, ce qui fait que les décisions peuvent être prises parmi l’ensemble des nœuds du réseau (Gagnon, 2006). C’est donc dire que la prise de décision et les opérations tactiques peuvent être projetées et opérées localement sans main directrice et/ou leadership clair.

Dans cette perspective, la menace devient planétaire, imprévisible, terrifiante et soumise aux impulsions des différents groupes terroristes musulmans et du militantisme islamique en colère contre l’occident. On pourrait facilement faire un lien entre cette nouvelle manière de se représenter la structure organisationnelle d’Al-Qaida et le nouveau discours sur le risque terroriste des organisations de sécurité qui soutiennent que désormais il ne s’agit plus de savoir si un attentat terroriste est bel et bien dans le domaine du possible mais plutôt quand il va survenir (Leman-Langlois, 2005). Or, si cette façon d’envisager la structure organisationnelle d’Al-Qaida de l’après 11 septembre plaît aux organismes de sécurité, il n’en demeure pas moins selon Mishal & Rosenthal (2005) qu’elle ne contribue pas à fournir un cadre comparatif systématique pour étudier Al-Qaida avec d’autres groupes terroristes islamiques. Elle n’offre pas non plus la capacité d’appréhender les principes d’organisation évoluant dans un contexte de réalité floue et de structure enchevêtrée. Afin de combler ces lacunes, Mishal & Rosenthal (2005) ont développé le concept d’organisation Dune pour rendre compte de la restructuration organisationnelle d’Al-Qaida – après le 11 septembre.

2) L’organisation Dune :

Mishal & Rosenthal (2005) partent du principe que le bon déroulement des activités terroristes basées sur une twisting by the dunestructure organisationnelle hiérarchique et de réseau repose d’une part, sur une formelle affiliation territoriale (par exemple, les camps d’entraînements d’Al-Qaida en Afghanistan) et d’autre part sur un cadre institutionnel continu (par exemple, l’entente entre le régime Taliban et Ben Laden). Or, depuis le 11 septembre, la dynamique organisationnelle d’Al-Qaida ne répond plus à ce principe. C’est de là que le concept de l’organisation Dune développé par les auteurs est émergé. Ce dernier est fondé sur l’argument que le comportement stratégique d’Al-Qaida s’appuie sur un ensemble de procédés qui oscillent entre la présence territoriale plutôt que sur une procédure d’affiliation territoriale définie et un mode de disparition plutôt que sur une présence institutionnelle. Ces deux caractéristiques – « de-territorialization » et disparition – sont devenues au fil du temps les deux principes opérationnels stratégiques qui ont guidé les activités d’Al-Qaida.

Pour affirmer leurs dires, les auteurs présentent le cas de l’organisation islamique Ansar al-islam créée en septembre 2001 par les Kurdes islamiques dans le but d’entretenir la dissension avec les Kurdes profanes. Ils mentionnent qu’au lieu de s’enchâsser dans un réseau territorial ou institutionnel, les associés d’Al-Qaida ont plutôt misé par l’entremise des activités d’Ansar al-islam, sur un mode d’opération qui reposait à la fois sur la présence militaire et la disparition institutionnelle. Quand Al-Qaida s’échinait à mettre à exécution des opérations terroristes, ses agents pouvaient compter sur le soutien d’Ansar al-islam. À l’inverse, quand Ansar al-islam demandait de l’assistance (conseils militaires, conseils financiers, etc.) Al-Qaida lui en procurait. Toutefois, pas une seule fois, Al-Qaida s’est amalgamé dans les activités et les plans prospectifs d’Ansar al-islam. À la place d’édifier un rapport s’appuyant sur des priorités et des intérêts qui ne varient pas et demeurent stables, les chefs d’Al-Qaida ont préféré baser leurs relations avec Ansar al-islam sur des considérations opérationnelles ad-hoc.

À l’image d’une dune, les éléments intrinsèques d’Al-Qaida façonneraient leur environnement en s’associant et en se dissociant avec les éléments susceptibles de s’interconnecter à eux sur leur passage. Structurellement, les agents d’Al-Qaida dans l’organisation Dune agissent ordinairement de manière autonome et sont régis par le principe de l’auto-dépendance. L’exemple de l’attentat de Madrid en mars 2004 en est un exemple flagrant. Le joueur clé dans ce carnage serait un agent d’Al-Qaida qui aurait lui-même constitué un réseau ad-hoc (Mishal & Rosenthal (2005). Toute l’opération aurait été façonnée par son expertise, du recrutement au choix de la cible jusqu’à la perpétration de l’attentat.

Pour conclure, les caractéristiques dominantes de l’organisation Dune sont essentiellement : 1) une absence d’affiliation avec un territoire déterminé ; 2) ne cherche pas à acquérir une présence institutionnelle ; 3) un manque d’attache à tout raisonnement au sujet d’action réciproque avec d’autres organisations ; 4) un commandement et des chaînes de communication qui peuvent aller et venir dans tous les sens, qui peuvent intentionnellement se morceler ou se diviser ; 5) une aptitude à manœuvrer à travers un imbroglio d’intérêts et une capacité à s’aligner avec différents conflits locaux ; 6) une vision du djihad global.

 
   
   
 
2002-2010, ERTA